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Étape 8 / 8

Le chantier en zone exposée : le pire moment n'est pas la veille de la réception

9 min de lecture

Le module de la pluie ordinaire a écarté l'évènement majeur pour traiter celui qui revient. Il faut maintenant reprendre l'autre moitié, celle des sites où l'aléa a un nom, une saison et une carte : la côte cyclonique, la plaine inondable, la zone sismique. Sur ces sites la question n'est pas de savoir si l'évènement viendra, elle est de savoir dans quel état il trouvera l'ouvrage. Et cette seconde question, contrairement à la première, se décide entièrement à l'intérieur du projet.

Le point de départ est que la vulnérabilité d'un ouvrage en construction n'a rien à voir avec celle du même ouvrage fini. Un bâtiment achevé en zone cyclonique a été calculé pour l'évènement de référence, il porte sa toiture fixée, ses menuiseries testées, son enveloppe fermée et ses réseaux protégés. Le même bâtiment à mi-parcours présente une structure montée, des planchers ouverts, des façades non posées, des matériaux stockés à l'air libre et des engins de levage déployés. Ce n'est pas le même objet devant le même vent, et l'écart entre les deux se compte en ordres de grandeur, pas en pourcentages.

De là découle un résultat que l'intuition refuse d'abord. On imagine volontiers que le pire moment d'un chantier est la veille de la réception, quand toute la valeur est en place. C'est faux dès que l'aléa est saisonnier et que la vulnérabilité varie fortement. Ce qui est en jeu n'est pas la valeur installée mais le produit de cette valeur par la part qu'un évènement en détruirait, et ce produit passe par un sommet au milieu du parcours, quand la valeur est déjà considérable et que les protections définitives ne sont pas encore là. Le maximum d'exposition et le maximum de valeur ne tombent pas le même jour.

Ce décalage explique un désaccord fréquent et jamais tranché avec la manière dont les montants sont suivis. Le module de la somme qui dérive a montré que la valeur en place se met à jour selon l'avancement, c'est-à-dire selon une courbe qui ne fait que monter. La courbe d'exposition, elle, monte puis redescend. Suivre la première en croyant suivre la seconde conduit à se rassurer précisément à la période où l'on devrait s'inquiéter, et à s'inquiéter à la fin, quand l'ouvrage est devenu l'objet résistant pour lequel il a été calculé.

La conséquence pratique est que l'exposition d'un chantier en zone exposée se pilote par le calendrier, et par lui presque seul. Fermer une enveloppe avant l'ouverture de la saison, différer la mise en place d'un stock sensible, choisir de démonter ou d'ancrer les moyens de levage, ordonner les tranches pour qu'aucune ne traverse la saison dans son état le plus ouvert : ce sont des décisions de planning, prises par des gens dont le métier est de tenir une date et dont aucun indicateur ne mesure l'effet sur le risque. C'est ce qui rend ces arbitrages silencieux : ils se prennent tous les jours, ils pèsent lourd, et personne dans la salle ne les regarde sous cet angle.

Il faut ajouter que l'exposition ainsi construite est concentrée, ce que le module du cumul sur un site a décrit sous un autre jour. Un cyclone ne fait pas une distinction entre les lots : il trouve l'ensemble du site le même jour, avec ses stocks, ses installations provisoires, ses engins et son ouvrage, et il produit un seul évènement là où l'année ordinaire en aurait produit vingt indépendants. Cette concentration est ce qui distingue une zone exposée d'une zone qui ne l'est pas bien plus que la fréquence de l'aléa lui-même.

Reste ce que l'on peut dire honnêtement de la prévention pendant cette période. Elle ne consiste pas à rendre l'ouvrage inachevé résistant, ce qui n'est pas possible : elle consiste à réduire ce qui se trouve dans l'état vulnérable au moment où l'aléa est probable. Amarrer, évacuer, fermer, avancer, décaler. Ce vocabulaire est celui du conducteur de travaux et non celui de l'assurance, et c'est bien le signe que la matière se joue sur le chantier. Le module de la visite de prévention décrit le regard extérieur qui la met en évidence ; encore faut-il que ce regard passe avant la saison, et non après.

Le cas travaillé

Un ensemble hôtelier de 180 M€ se construit sur une côte cyclonique où la saison court de juin à novembre. La valeur en place au 1er juillet est de 22 M€ la première année, 96 M€ la deuxième et 168 M€ la troisième. L'ingénieur de prévention retient, pour l'évènement de référence, une part détruite de 15 % lorsque le chantier en est aux fondations, de 60 % lorsque la structure est montée et l'enveloppe encore ouverte, et de 12 % une fois l'enveloppe fermée. La deuxième saison trouve le chantier structure montée, enveloppe non posée ; la troisième le trouve enveloppe fermée. Où se situe le pire moment, et que vaut le fait d'avancer la pose de l'enveloppe de quatre mois ?

L'analyse

Le calcul tient en trois multiplications, et c'est leur comparaison qui surprend. La première saison expose 22 M€ à 15 %, soit 3,3 M€. La deuxième expose 96 M€ à 60 %, soit 57,6 M€. La troisième expose 168 M€ à 12 %, soit 20,2 M€. Le pire moment est donc la deuxième saison, alors que 53 % seulement de la valeur est en place, et il vaut près de trois fois la dernière saison, où la valeur installée est pourtant supérieure de trois quarts. L'intuition qui place le pire moment à la veille de la réception est démentie par un facteur de 2,9. Sur l'arbitrage de calendrier, la réponse est du même ordre : avancer la fermeture de l'enveloppe de quatre mois fait passer la deuxième saison de 60 % à 12 % de part détruite, soit de 57,6 M€ à 11,5 M€, et retire donc 46,1 M€ d'exposition. Ce chiffre mérite d'être comparé à ce qu'il coûte réellement de mobiliser les façadiers plus tôt, ce qui est une discussion de conduite de travaux et se tranche en euros de chantier. Le point non évident tient à qui décide : cette décision appartient au planning, elle se prend en réunion d'avancement, et rien dans le suivi ordinaire des montants ne la fait apparaître comme la décision de risque la plus lourde du projet. Le suivi de la valeur en place, qui ne fait que monter, aurait au contraire désigné la troisième saison comme la plus préoccupante.

Ce qu'il faut retenir
  • 01En zone exposée la question n'est pas de savoir si l'évènement viendra mais dans quel état il trouvera l'ouvrage, et cette seconde question se décide entièrement à l'intérieur du projet.
  • 02Un ouvrage en construction et le même ouvrage fini ne sont pas le même objet devant le même vent : l'écart se compte en ordres de grandeur, pas en pourcentages.
  • 03Le maximum d'exposition et le maximum de valeur ne tombent pas le même jour : ce qui est en jeu est le produit de la valeur par la part détruite, et ce produit passe par un sommet au milieu du parcours.
  • 04La valeur en place ne fait que monter, l'exposition monte puis redescend : suivre la première en croyant suivre la seconde rassure exactement quand il faudrait s'inquiéter.
  • 05L'exposition se pilote par le calendrier, et les arbitrages qui la déplacent sont pris en réunion d'avancement par des gens dont aucun indicateur ne mesure l'effet sur le risque.

Les notions de ce module
Pour finirLe questionnaire du cours CGP-7 →

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