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Étape 6 / 8

Le vice propre, ou l'exclusion qui vise ce qui va sûrement arriver

8 min de lecture

Une assurance couvre l'accident et non le vieillissement. L'exclusion de vice propre retire donc de la garantie la propension d'un bien à se détériorer par sa propre constitution : une matière qui se craquelle, un pigment qui vire, un support qui se déforme, un textile ancien qui se fragilise. Le principe est incontestable, faute de quoi l'assureur financerait la conservation courante plutôt qu'un aléa. La conséquence l'est moins : sur les objets les plus anciens et souvent les plus précieux, l'exclusion retire de la garantie ce qui a le plus de chances de leur arriver.

Il faut poser cette asymétrie sans détour, parce qu'elle décide de la valeur réelle d'une police. Sur un panneau du dix-septième siècle, le dommage le plus probable n'est pas la chute ni l'incendie : c'est le travail du bois, l'écaillage, la migration d'un vernis. Autrement dit, le sinistre le plus vraisemblable est précisément celui qui n'est pas couvert, et la garantie porte sur des évènements rares. Ce n'est pas un défaut du contrat, c'est ce que signifie assurer un aléa, mais un propriétaire qui croit avoir couvert son objet contre ce qui le menace se trompe d'objet de couverture.

Le problème pratique n'est pas le principe, il est la frontière. Un choc ne fissure pas un panneau sain et fissure un panneau déjà prédisposé. La dégradation est-elle alors due au transport ou à la constitution du bien ? Les deux propositions sont vraies en même temps, et c'est la rédaction qui décide de ce qu'on en fait : selon les libellés, une cause exclue qui concourt au dommage fait tomber la totalité de la réclamation, ou bien on répartit entre la part accidentelle et la part inhérente. L'écart entre ces deux lectures est l'un des plus grands de toute la branche.

De là vient le poids considérable accordé aux constats d'état contradictoires, et c'est ici que la troisième voie du module sur les pièces décisives se rencontre à l'état pur. Distinguer une dégradation naturelle d'une aggravation causée par un déplacement suppose de connaître l'état exact avant le départ. Sans document antérieur, l'assuré ne peut pas établir que la fissure n'existait pas, et l'exclusion absorbe le dossier sans qu'aucune clause n'ait été violée. Le constat d'état ne réduit pas l'exclusion : il en fixe la frontière, ce qui revient au même en argent.

Les œuvres monumentales installées en extérieur portent le cas à son extrême et le rendent presque philosophique. Elles sont faites pour subir le temps ; la dégradation est le comportement voulu du matériau, et la limite entre la patine et le dommage cesse d'être physique pour devenir esthétique. Un propriétaire qui fait nettoyer un bronze peut détruire une valeur que le vieillissement avait produite, ce qui est l'inverse exact de la restauration vue au deuxième module. Là, réparer diminuait la valeur d'un cran ; ici, remettre à neuf peut la diminuer bien davantage, et volontairement.

Une inversion mérite d'être signalée parce qu'elle surprend tout le monde. Les dispositifs publics d'indemnisation, rencontrés au module sur les prêts, admettent parfois une lecture plus favorable de cette exclusion, précisément pour rendre possibles des prêts d'objets fragiles et prestigieux qu'aucun assureur ne prendrait à ces conditions. Un objet peut donc se trouver mieux protégé pendant qu'il voyage que chez lui, ce qui contredit tout ce que le module sur le clou à clou laissait attendre. Personne n'a conçu cette inversion ; elle résulte de la rencontre de deux logiques qui ne se parlent pas.

En pratique, l'exclusion ne se supprime pas et il ne faut pas la négocier, mais sa frontière se documente. Un constat d'état photographié, complété d'imagerie technique, et surtout RÉPÉTÉ dans le temps, transforme le vice propre en une grandeur mesurée : on ne discute plus de savoir si le bois travaillait, on montre de combien il a travaillé entre deux dates et ce qui s'est ajouté à cette pente le jour du transport. C'est la même discipline que celle qu'exigeait la dépréciation, pour la même raison, et elle sert ici une seconde fois : conserver, prouver, et maintenant borner une exclusion.

Le cas travaillé

Un panneau du dix-septième siècle, valeur agréée 850 000 euros, est prêté à une exposition. Il voyage en caisse climatisée. À l'arrivée, une fente de dix-huit centimètres est constatée dans le bois, suivant le fil. L'expert de l'assureur conclut que le panneau présentait une prédisposition connue de cette essence et de cet âge, que la fente suit un défaut préexistant, et qu'un panneau sain n'aurait pas fendu dans les mêmes conditions de transport. L'expert du prêteur répond que la fente n'existait pas au départ et qu'elle est apparue pendant le trajet. Le dernier constat d'état date de 2014 et ne comporte que des photographies d'ensemble. La restauration et la dépréciation sont chiffrées à 190 000 euros.

L'analyse

Les deux experts ont raison et c'est précisément ce qui rend le dossier difficile : la prédisposition est réelle et le trajet a bien déclenché la fente. La question n'est donc pas de savoir qui dit vrai mais ce que la rédaction fait d'une cause exclue qui concourt au dommage. Si le libellé écarte la garantie dès qu'une cause exclue concourt, le prêteur perd la totalité des 190 000 euros. S'il prévoit une répartition entre la part inhérente et la part accidentelle, le débat se déplace sur un pourcentage et devient chiffrable. Cette phrase-là valait la peine d'être lue avant le prêt, et elle ne se renégocie plus. Le second point est probatoire et il est le seul sur lequel le prêteur pouvait agir : le dernier constat date de 2014 et ne comporte que des vues d'ensemble, ce qui ne permet ni de montrer qu'aucune amorce n'existait, ni de mesurer de combien le défaut avait progressé en onze ans. Un constat récent, avec imagerie technique, et surtout une série de constats permettant de tracer une pente, auraient transformé la discussion : on ne demanderait plus si le bois travaillait, on montrerait de combien, et l'écart le jour du transport se lirait sur la courbe. Reste une remarque qui n'aide pas le prêteur mais éclaire la branche : si cette exposition avait relevé d'un dispositif public d'indemnisation, l'exclusion aurait pu recevoir une lecture plus favorable, et le même objet aurait été mieux protégé en voyage que chez lui.

Ce qu'il faut retenir
  • 01Sur les objets les plus anciens, l'exclusion de vice propre retire de la garantie le dommage le plus probable : la couverture porte sur des évènements rares.
  • 02La difficulté n'est pas le principe mais la frontière : un choc ne fend pas un panneau sain et fend un panneau prédisposé, et les deux causes sont vraies ensemble.
  • 03Selon la rédaction, une cause exclue qui concourt fait tomber toute la réclamation ou se répartit, et l'écart entre ces deux lectures est l'un des plus grands de la branche.
  • 04Sans constat antérieur, l'assuré ne peut pas établir que le défaut n'existait pas : le constat ne réduit pas l'exclusion, il en fixe la frontière.
  • 05Sur une œuvre extérieure, la dégradation est le comportement voulu du matériau : remettre à neuf peut détruire une valeur que le vieillissement avait produite.

Les notions de ce module