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Pourquoi sonne-t-on la cloche de la Lutine au Lloyd's ?

Les 5 fiches de cette réponse, tissées sur les 18 catégories du glossaire

La réponse

Réponse courte. Parce qu'elle annonçait les nouvelles des navires en retard : un coup pour une perte, deux pour un retour. Elle vient de la Lutine, une frégate qui a coulé le 9 octobre 1799 entre les îles néerlandaises de Vlieland et de Terschelling, avec une cargaison d'or et d'argent assurée au Lloyd's. Les souscripteurs ont payé en entier. La cloche, repêchée dans l'épave en 1858, ne sonne plus aujourd'hui que pour les grandes occasions.

Le naufrage

La Lutine était une frégate française de trente-deux canons, livrée aux Britanniques à Toulon en 1793 et gardée sous son nom. En octobre 1799, elle part de Yarmouth vers l'embouchure de l'Elbe avec de l'or et des pièces destinés aux marchands de Hambourg. Le 9 octobre, un coup de vent de nord-ouest la jette sur les bancs de sable entre Vlieland et Terschelling, où elle se brise (Lloyd's, service du patrimoine néerlandais).

La valeur exacte de la cargaison n'a jamais été établie : les estimations publiées vont de 430 000 livres à 1,2 million (Interlloyd, service du patrimoine néerlandais). Ce qui est sûr, c'est que le sinistre a été réglé en entier par les souscripteurs du marché de Londres.

Ce que le marché a payé, et ce qu'il a reçu en échange

Quand l'assureur paie une perte totale, il devient propriétaire de ce qui reste : c'est le délaissement. L'or couché dans le sable appartenait donc aux souscripteurs. Mais la Grande-Bretagne était alors en guerre avec la République batave, alliée de la France, et les autorités néerlandaises ont traité l'épave comme une prise : l'État a revendiqué le droit de sauvetage, qu'un notable de Terschelling a reçu du roi en 1821 (Scientific American, service du patrimoine néerlandais). Un sinistre maritime ordinaire s'est ainsi trouvé tranché par un fait de guerre. Les campagnes de récupération se sont succédé pendant plus d'un siècle et demi, et l'on estime qu'une faible part de la cargaison, de l'ordre d'un cinquième, a été remontée.

Un coup, deux coups

La cloche a été remontée en 1858, au cours de l'une de ces campagnes, et accrochée dans la salle du marché. Elle l'a suivi à chaque déménagement : le Royal Exchange, Leadenhall Street en 1928, Lime Street en 1958, puis le bâtiment actuel depuis 1986 (Campaners).

On la frappait quand arrivait une nouvelle d'un navire en retard, dont on ne savait pas s'il était perdu : un coup s'il l'était, deux s'il rentrait. Le but n'était pas la cérémonie mais l'égalité : tous les courtiers et tous les souscripteurs apprenaient la nouvelle à la même seconde, et le commerce de la réassurance de ce navire s'arrêtait aussitôt, car personne ne pouvait plus vendre à un autre un risque dont il connaissait déjà l'issue (Londonist, Campaners).

Fêlée à force d'être frappée, la cloche ne sonne plus pour les navires. Elle sonne pour les deuils et les grands moments : après le 11 septembre 2001, le tsunami de 2004, les attentats de Londres de 2005, à chaque jour de l'Armistice, et à la mort d'Elizabeth II en 2022 (Insurance News, City AM).

Ce qu'elle apprend

Une information qui vaut de l'argent doit atteindre tout le marché en même temps, sinon celui qui sait la vend à celui qui ne sait pas. Le droit financier moderne a écrit des règles entières pour obtenir ce que la cloche obtenait par un son. Et l'histoire de son épave rappelle l'autre leçon du métier : même un sinistre réglé en quinze jours peut finir entre les mains d'un État.

Cette page raconte une histoire ; elle ne dit rien de ce qu'il faudrait assurer aujourd'hui.