Étape 12 / 20

Deux modèles, un portefeuille, deux réponses

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Le jour où une équipe fait tourner deux modèles du marché sur le même portefeuille, elle découvre une chose qui n'est écrite nulle part dans les plaquettes : les résultats diffèrent, et ils diffèrent beaucoup. Des écarts de vingt à quarante pour cent sur une perte bicentennale ne sont pas une pathologie, ils sont l'état ordinaire du sujet. Savoir quoi faire de cet écart est une compétence en soi, et elle commence par refuser les deux réflexes qui se présentent d'abord, choisir le plus bas parce qu'il arrange, ou faire la moyenne parce que c'est neutre.

La première chose à faire est de localiser l'écart au lieu de le constater. Un écart global ne se discute pas ; un écart décomposé se discute très bien. On regarde s'il est présent partout ou concentré sur une région, sur une classe de bâti, sur une tranche de période de retour. Un écart concentré sur la queue et nul ailleurs désigne les hypothèses d'extrapolation ; un écart uniforme sur toutes les périodes de retour désigne plutôt les fonctions de vulnérabilité ou le traitement de l'exposition. La décomposition transforme une querelle de chiffres en question technique.

La deuxième est de vérifier que l'on compare bien la même chose, ce qui échoue plus souvent qu'on ne le croit. Les deux modèles ont-ils reçu la même exposition, avec le même géocodage et les mêmes valeurs. Rendent-ils la même chose, dommage direct seul ou dommage et perte d'exploitation. Appliquent-ils la même définition d'évènement. Sont-ce deux OEP ou une OEP et une AEP. Une part appréciable des écarts spectaculaires disparaît à cette étape, et elle disparaît en une demi-journée de travail plutôt qu'en trois réunions.

La troisième est de chercher d'où vient la différence de vue, quand elle survit aux deux premières. Les modèles ne divergent pas au hasard : ils divergent parce qu'ils ont fait des choix différents sur des points documentés. Une période d'observation plus courte ou plus longue. Une loi d'extrapolation différente. Une prise en compte ou non d'un phénomène secondaire, ruissellement, effet de site, défaillance d'ouvrage de protection. Un traitement différent des bâtiments dont la classe n'est pas renseignée, qui sont souvent la moitié d'un portefeuille habitation. Ces choix sont écrits, et les demander n'est pas une marque de défiance.

Vient alors la question qui embarrasse, celle du chiffre à retenir. La réponse professionnelle ne consiste ni à choisir ni à moyenner en silence, mais à se doter d'une vue propre et à l'écrire. Une vue propre peut être un modèle retenu comme référence avec une justification, une pondération entre deux modèles avec la raison de la pondération, ou un ajustement appliqué à une sortie sur un segment précis. Ce qui la rend défendable n'est pas sa valeur, c'est qu'elle soit énoncée avant les résultats, appliquée sans exception, et révisable sur critère et non sur humeur.

Il faut nommer ce contre quoi cette discipline protège, parce que c'est une tentation réelle et rarement consciente. Quand la vue est choisie après avoir vu les chiffres, elle est toujours choisie dans le sens du confort : le modèle bas quand le marché est tendu et qu'il faut souscrire, le modèle haut quand on négocie une protection. Une maison qui arbitre ainsi deux fois par an n'a pas une vue du risque, elle a un instrument de justification, et cet instrument se retourne le jour où un sinistre oblige à expliquer pourquoi on retenait la courbe basse.

Le dernier point concerne le changement de version, qui est le même problème sous une autre forme. Quand un fournisseur livre une nouvelle version, la perte modélisée bouge sans qu'aucun risque ait changé. La règle de tenue est de faire tourner l'ancienne et la nouvelle version sur le même portefeuille avant d'adopter, de mesurer l'écart, de le documenter, et de le faire connaître à ceux qui prennent des décisions sur ces chiffres. Un écart non signalé ressort douze mois plus tard sous forme de dérive attribuée au climat, et personne ne sait plus le distinguer.

Le cas travaillé

Une compagnie fait tourner deux modèles sur son portefeuille entreprises exposé à l'inondation, 4,2 milliards d'euros de valeurs assurées. Le modèle A rend 118 millions à la période de retour deux cents ans, le modèle B rend 167 millions. Trois faits apparaissent à l'examen : le modèle B intègre le ruissellement urbain, le modèle A ne le traite pas ; quatorze pour cent des sites du portefeuille n'ont pas de classe constructive renseignée, et les deux modèles leur appliquent des valeurs par défaut différentes ; enfin, l'extraction soumise à A datait de janvier et celle soumise à B de juin, période pendant laquelle un grand compte de 380 millions de valeurs est entré. La direction financière demande quel chiffre retenir pour le plan de réassurance. Que répondre ?

L'analyse

Aucun des deux chiffres n'est encore comparable à l'autre, et le premier travail est de les rendre comparables avant de parler de choix. Le troisième fait règle une part de l'écart sans aucune discussion technique : deux extractions différentes ne sont pas deux vues du même portefeuille, et l'entrée d'un grand compte de 380 millions entre janvier et juin suffit à expliquer une fraction substantielle des 49 millions d'écart. Refaire tourner A sur l'extraction de juin est le geste préalable, et il coûte une journée. Le deuxième fait se traite de la même manière : quatorze pour cent de sites sans classe constructive signifie que les deux modèles ont rempli eux-mêmes ce que le portefeuille ne disait pas, et l'écart qui en résulte ne mesure pas une divergence de vue sur le risque mais une lacune de données que la compagnie est seule à pouvoir combler. Documenter ces sites est un chantier interne, et il rendra les deux chiffres plus proches sans qu'aucun fournisseur ait changé quoi que ce soit. Reste le premier fait, et c'est le seul qui soit une vraie différence de vue : un modèle traite le ruissellement urbain, l'autre non. Celui-là ne se résout pas par un calcul, parce qu'il pose une question de fond, celle de savoir si le portefeuille contient des sites dont le dommage viendrait de l'eau qui dévale plutôt que de l'eau qui déborde. La réponse s'établit sur le portefeuille lui-même, par examen des sites situés en pied de pente et en zone imperméabilisée. Ce qu'il faut rendre à la direction financière n'est donc pas un des deux nombres mais une vue écrite : le modèle retenu comme référence, la raison de ce choix, l'ajustement appliqué au segment concerné s'il y en a un, et la règle de révision. Et cette vue doit être arrêtée avant le renouvellement, sans quoi elle sera arrêtée en fonction de ce qu'il aura coûté.

Ce qu'il faut retenir
  • 01Un écart de vingt à quarante pour cent entre deux modèles sur une perte bicentennale est l'état ordinaire du sujet, pas une anomalie.
  • 02Un écart se localise avant de se discuter : concentré sur la queue il désigne l'extrapolation, uniforme il désigne la vulnérabilité ou l'exposition.
  • 03Une part appréciable des écarts spectaculaires vient de ce qu'on ne comparait pas la même chose : même extraction, même périmètre, même définition d'évènement.
  • 04Une vue propre s'énonce avant les résultats et s'applique sans exception ; choisie après, elle va toujours dans le sens du confort du moment.
  • 05Un changement de version se mesure sur le même portefeuille avant d'être adopté, faute de quoi il ressort douze mois plus tard en dérive attribuée au climat.
Les notions de ce module