Le régime français des catastrophes naturelles ne tiendrait pas sans un troisième étage que peu de praticiens savent décrire, et qui explique pourquoi des assureurs acceptent une garantie obligatoire qu'ils ne peuvent pas tarifer. Cet étage est une réassurance publique, portée par une caisse dont l'État garantit les engagements. Elle n'est pas obligatoire, elle est proposée, et la plus grande partie du marché y recourt, ce qui suffit à en faire la clé de voûte du dispositif.
Le premier mécanisme est une cession proportionnelle. L'assureur cède une part de ses primes de catastrophe naturelle et, dans la même proportion, une part de ses sinistres. Ce traité de quote-part fait ce que font tous les traités proportionnels : il réduit la charge nette et la volatilité dans la même mesure, sans déformer la distribution. Il ne protège pas contre l'évènement extrême, il partage tout dans les mêmes proportions, et c'est pour cela qu'il ne suffit pas.
Le second mécanisme est celui qui compte pour les années rares : une protection en excédent de perte annuelle, un stop-loss, qui prend le relais quand la charge nette de l'exercice dépasse un seuil défini en pourcentage des primes conservées. C'est ce second étage qui rend le régime supportable par des assureurs de taille moyenne, parce qu'il transforme une charge sans borne connue en une charge bornée pour l'exercice. Sans lui, une compagnie régionale ne pourrait pas porter une garantie obligatoire dont l'exposition est concentrée sur son territoire.
Le troisième élément est la garantie de l'État, et il faut être précis sur ce qu'elle fait. Elle ne décide rien du sinistre : ni l'arrêté, ni le critère, ni la franchise, qui relèvent d'autres mécanismes déjà étudiés. Elle ne fixe pas non plus la surprime. Ce qu'elle fait est plus étroit et plus fondamental : elle supprime, à l'extrême de la distribution, le risque que le réassureur lui-même fasse défaut. Un réassureur privé, si gros soit-il, a une limite ; un réassureur adossé à la garantie de l'État n'en a pas, et c'est la seule différence, mais elle porte exactement sur la partie de la distribution où les autres solutions cessent de répondre.
De là découle une règle de lecture qui vaut pour tout le travail technique d'un assureur français sur ces périls : le brut et le net racontent deux histoires différentes, et les confondre conduit à deux erreurs opposées. Raisonner en brut seul fait surestimer la volatilité réellement portée, et conduit à refuser des affaires que la structure absorberait. Raisonner en net seul fait disparaître de la vue l'exposition réelle du portefeuille, et laisse croître une concentration dont personne ne mesure plus l'ampleur, jusqu'au jour où la structure change.
Il faut nommer explicitement la tentation que cette architecture crée, parce qu'elle est confortable et qu'elle se plaide bien. Puisqu'un mécanisme public garantit l'extrême, à quoi bon mesurer finement une exposition dont la queue est reprise. La réponse tient en trois points. Les conditions de la cession et le seuil de la protection ne sont pas gravés : ils évoluent, et une maison qui n'a jamais mesuré son brut ne saura pas dire ce qu'un changement lui coûte. La partie sous le seuil, celle des évènements moyens et répétés, reste intégralement pour l'assureur, et c'est là que se joue la plupart des exercices. Enfin, une exposition qu'on ne mesure pas ne se pilote pas, et le pilotage est ce qui distingue une maison assurée d'une maison couverte.
En pratique, la compétence utile n'est pas de savoir réciter les mécanismes mais de savoir dire, devant un chiffre, de quel côté de la structure il se situe. Une perte modélisée présentée en comité est-elle brute ou nette de la cession proportionnelle. La protection annuelle est-elle prise en compte ou non. Le seuil est-il exprimé en montant ou en pourcentage des primes conservées, auquel cas il bouge avec le portefeuille sans que personne ne l'ait décidé. Trois questions, et un tableau qui ne permet pas d'y répondre n'est pas un tableau de pilotage.
Une compagnie régionale présente à son conseil sa vue des risques climatiques. Le document annonce une charge bicentennale de 240 millions d'euros et conclut que, la caisse publique reprenant la queue de distribution, l'exposition ne menace pas la solvabilité. Trois éléments manquent au document et sont disponibles ailleurs : le chiffre de 240 millions est brut de toute cession ; le seuil de la protection annuelle est exprimé en pourcentage des primes conservées, lesquelles ont augmenté de 34 % en trois ans du fait de la croissance du portefeuille ; et sur les cinq derniers exercices, quatre ont porté une charge climatique inférieure au seuil, entièrement conservée. Un administrateur demande ce que ce document permet réellement de décider. Que faut-il répondre ?
Le document mélange une grandeur brute et une conclusion nette, et cette confusion suffit à le rendre inutilisable pour la seule décision qu'un conseil ait à prendre. Le chiffre de 240 millions décrit ce que le portefeuille perd, pas ce que la compagnie porte : il n'est comparable ni à des fonds propres ni à un appétit, tant qu'on ne l'a pas fait passer par la cession proportionnelle puis par la protection annuelle. Inversement, la conclusion rassurante raisonne en net et laisse hors de vue l'exposition brute, si bien que le conseil ne peut plus voir ce que sa croissance a changé. Le deuxième élément est le plus important et il n'est pas dans le document : un seuil exprimé en pourcentage des primes conservées MONTE quand le portefeuille croît. Une progression de 34 % des primes conservées en trois ans signifie que la compagnie a relevé sa propre rétention de la même proportion, sans qu'aucune décision n'ait été prise, et que la protection se déclenche désormais plus tard qu'elle ne le faisait. Une structure inchangée sur le papier a donc changé dans les faits, et c'est exactement le genre de dérive qu'une lecture en net pur ne montre jamais. Le troisième élément ferme le raisonnement : quatre exercices sur cinq sont restés sous le seuil, donc entièrement conservés. C'est la zone où se joue la rentabilité ordinaire de la branche, elle n'est pas protégée, et elle est absente d'un document qui ne parle que de l'extrême. Ce qu'il faut rendre au conseil est donc le même chiffre présenté à trois étages, brut, net de la cession proportionnelle, net de la protection annuelle, accompagné du niveau courant du seuil et de son évolution depuis trois ans. Ce n'est pas un travail d'analyse supplémentaire, c'est la même donnée ordonnée de manière à ce qu'une décision puisse s'y appuyer.
- 01Le régime tient par une réassurance publique en deux mécanismes : une cession proportionnelle, puis une protection annuelle en excédent de perte.
- 02La garantie de l'État ne décide ni l'arrêté, ni le critère, ni la surprime : elle supprime, à l'extrême, le risque que le réassureur fasse défaut.
- 03Le brut et le net racontent deux histoires : le brut seul fait refuser des affaires absorbables, le net seul laisse croître une concentration invisible.
- 04Un seuil exprimé en pourcentage des primes conservées monte avec le portefeuille : la rétention change sans qu'aucune décision n'ait été prise.
- 05La zone sous le seuil, celle des évènements moyens et répétés, reste entièrement conservée, et c'est là que se joue la plupart des exercices.