Un évènement naturel ne consulte pas l'organigramme d'une compagnie. Une crue touche le même jour des bâtiments assurés en dommages aux biens, des véhicules assurés en automobile, des chantiers assurés en construction, des marchandises en cours de transport, et parfois les locaux de la compagnie elle-même. Chacune de ces branches mesure son exposition, achète sa protection et présente ses résultats séparément. Le cumul, lui, se fait sur l'évènement, et personne n'est structurellement chargé de le regarder à cet endroit-là.
La première conséquence est une illusion d'optique très ordinaire : chaque branche peut se trouver dans sa rétention et le groupe hors de son appétit. Un évènement qui coûte trente millions en dommages, huit en automobile, six en construction et deux en transport reste, pour chaque responsable, un sinistre important sans être exceptionnel. Le total de quarante-six millions n'apparaît sur aucun des quatre tableaux, et n'apparaîtra qu'en consolidation comptable, c'est-à-dire des semaines plus tard et dans une unité qui ne permet plus d'agir.
La deuxième tient aux protections achetées, qui ne s'additionnent pas comme on l'imagine. Quatre programmes conçus branche par branche portent quatre rétentions, et sur un évènement commun ces rétentions se cumulent : le groupe paie la somme des quatre avant que la moindre protection ne se déclenche. Le raisonnement inverse est également faux, et il faut le dire : une protection unique couvrant les quatre branches ne serait pas simplement moins chère, elle changerait la nature de la couverture, et ce n'est pas une décision qu'une lecture de cumul suffit à emporter.
La troisième porte sur l'automobile, qui est la branche la plus souvent oubliée dans ces exercices. Un parc de véhicules stationné est une concentration de valeurs sans mur ni étage : une aire de stockage inondée produit des centaines de sinistres totaux, sans aucun dommage immobilier. Et cette exposition se déplace, puisqu'elle est mobile : une concentration mesurée sur les adresses de garage ne dit rien d'un parc de véhicules neufs immobilisé sur un port ou d'une flotte rentrée sur un dépôt pour la nuit.
La quatrième concerne la construction, et elle est particulière parce qu'elle est temporaire. Un chantier est une exposition qui n'existe pas l'année précédente et n'existera plus l'année suivante, avec une vulnérabilité maximale : ouvrages non clos, matériels et matériaux stockés au sol, terrassements ouverts qui modifient les écoulements du voisinage. Aucun système de mesure de cumul construit sur un portefeuille de biens permanents ne voit ces expositions apparaître et disparaître, et elles se trouvent souvent, par nature, dans des zones en aménagement, donc basses.
Il faut ajouter la dépendance croisée, qui est la forme la plus difficile à voir. Le même évènement peut produire un dommage matériel dans une branche et une perte sans dommage dans une autre : des marchandises intactes mais immobilisées, une exploitation arrêtée par une route coupée, un chantier suspendu par l'inaccessibilité du site. Ces pertes relèvent de garanties différentes, de sous-limites différentes, parfois d'assureurs différents, et elles ont pourtant une seule et même cause, ce qui est précisément la définition d'un cumul.
La conduite à tenir n'exige pas de refondre l'organisation, elle exige un exercice que peu de maisons font. On prend un évènement plausible, pas extrême, on le pose sur une carte, et l'on demande à chaque branche ce qu'elle perd sur cette empreinte, le même jour. L'exercice est court, il ne coûte que des réunions, et il produit presque toujours deux résultats : un total que personne n'avait vu, et une liste d'expositions dont on ignorait qu'elles étaient là, un parc de véhicules, un chantier, un entrepôt de tiers. C'est l'unique moyen connu de voir un cumul avant qu'il ne se déclare.
Un groupe d'assurance conduit pour la première fois un exercice de cumul par empreinte : une crue plausible, sans caractère extrême, posée sur une vallée où il est bien implanté. Les quatre branches rendent leurs chiffres. Dommages aux biens : 26 millions d'euros, à comparer à une rétention de branche de 20 millions. Automobile : 9 millions, dont 6 pour un parc de véhicules neufs stationné sur une plateforme portuaire, rétention de branche 12 millions. Construction : 7 millions sur deux chantiers d'aménagement situés en zone basse, rétention 8 millions. Transport : 3 millions de marchandises immobilisées, rétention 5 millions. Chaque responsable de branche conclut que l'évènement est absorbable. Que voit-on que chacun d'eux ne voit pas ?
Trois branches sur quatre sont effectivement dans leur rétention, et c'est précisément ce qui rend le constat trompeur. Sur cet évènement, le groupe paie la somme des rétentions atteintes avant qu'aucune protection ne se déclenche vraiment : 20 millions en dommages, plus 9, plus 7, plus 3, soit 39 millions conservés, pour une charge brute de 45. Une seule branche déclenche sa protection, et pour 6 millions. Autrement dit, quatre programmes achetés séparément laissent le groupe porter presque toute la charge d'un évènement qui n'a rien d'extrême, et aucun des quatre tableaux ne pouvait le montrer puisque chacun était juste dans son périmètre. Deux expositions méritent ensuite d'être regardées pour elles-mêmes, parce qu'elles n'auraient jamais été trouvées par un suivi de cumul ordinaire. Le parc de véhicules neufs sur plateforme portuaire est une concentration de valeurs mobile : elle ne figure à aucune adresse de garage, elle est là cette semaine et ailleurs le mois prochain, et elle porte les deux tiers de la charge automobile de l'évènement. Les deux chantiers sont une exposition temporaire en zone basse, maximale au moment où elle existe, invisible dans un système construit sur des biens permanents, et il faut noter que leurs terrassements ouverts modifient les écoulements du voisinage, c'est-à-dire qu'ils peuvent aggraver la charge des biens assurés à côté. Ce que l'exercice produit n'est donc pas un chiffre à comparer à un appétit, c'est une question posée au bon niveau : le groupe accepte-t-il de conserver 39 millions sur un évènement de cette fréquence. La réponse ne se déduit pas du calcul, mais la question ne se posait pas avant qu'on ait posé une empreinte sur une carte.
- 01Un évènement naturel se moque de l'organigramme : chaque branche peut être dans sa rétention pendant que le groupe est hors de son appétit.
- 02Quatre programmes conçus branche par branche portent quatre rétentions, et sur un évènement commun le groupe paie leur somme avant toute protection.
- 03Un parc de véhicules est une concentration de valeurs mobile, qui ne figure à aucune adresse de garage et ne se voit dans aucun suivi de biens.
- 04Un chantier est une exposition temporaire, maximale tant qu'elle existe, et ses terrassements peuvent aggraver la charge des biens assurés à côté.
- 05Poser une empreinte plausible sur une carte et demander à chaque branche ce qu'elle perd le même jour est l'unique moyen de voir un cumul avant qu'il ne se déclare.