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Étape 4 / 8

La période d'essais : trois bornes et un compteur que personne ne tient

11 min de lecture

Deux modules de ce parcours ont déjà nommé la période d'essais comme le point le plus exposé du calendrier d'un chantier, sans jamais la traiter pour elle-même. C'est le moment où l'ouvrage vaut le plus cher, puisque tout est acheté, livré, monté et raccordé, et c'est le premier moment où quelque chose circule à l'intérieur : de la vapeur, du courant, un fluide sous pression, un couple sur un arbre. Jusqu'à la veille, le risque était celui d'un assemblage inerte, exposé au vol, à l'incendie de chantier et à l'évènement naturel. Le jour des essais, on y ajoute l'énergie que l'ouvrage est fait pour transformer, et on le fait sur une installation dont personne n'a encore vérifié qu'elle la supportait. La valeur au maximum et le premier chargement énergétique tombent donc le même jour, et c'est cette coïncidence, plus que la difficulté technique, qui fait la sinistralité de la période.

Ce qui casse à ce moment-là n'est pas aléatoire, et la répétition des dossiers finit par dessiner une liste courte. Les machines tournantes se déséquilibrent parce qu'un alignement fait à froid ne tient pas à la dilatation thermique. Les circuits de vapeur ou d'huile cèdent sur les brides, les soufflets et les points de reprise, là où le montage a laissé une contrainte qu'aucune épreuve hydraulique à basse température ne révélait. Les chaînes de contrôle réagissent à des grandeurs qu'elles voient pour la première fois, avec des réglages provisoires posés par des gens pressés. Et surtout, une partie des protections a été inhibée pour permettre l'essai lui-même, parce qu'un automate qui déclenche au premier écart empêche de monter en charge. L'installation est donc mise sous contrainte au moment précis où ses sécurités sont les moins actives.

Les polices bornent cette période de trois façons, qui se combinent plus souvent qu'elles ne s'excluent. La première est une durée forfaitaire, quelques semaines d'essais incluses dans la garantie montage, au-delà desquelles la couverture cesse pour tout ce qui relève de l'essai. La deuxième est une restriction de matière : la garantie d'essais ne joue que sur du matériel neuf et jamais mis en service, ce qui laisse dehors les équipements d'occasion, les machines déplacées d'un autre site et celles remises en route après une longue immobilisation, alors que ce sont statistiquement les plus fragiles au premier démarrage. La troisième est un régime dérogatoire pendant la période : franchise distincte et plus élevée que celle du reste du chantier, sous-limite propre, ou réduction de la garantie aux dommages soudains et accidentels à l'exclusion de ce qui relève du réglage et de la mise au point.

La première de ces bornes contient un piège de décompte que sa rédaction ne signale jamais. La durée d'essais court presque toujours en jours calendaires à compter du premier essai, quel qu'il soit, et non en jours d'essais effectifs. Elle continue donc de s'écouler pendant les arrêts, pendant l'attente d'une pièce, pendant une reprise de montage, pendant une discussion contractuelle entre l'entrepreneur et le maître d'ouvrage. Or une campagne d'essais qui s'allonge est exactement la campagne d'un projet qui se passe mal, c'est-à-dire celle dont la probabilité de dommage est la plus élevée. Le calendrier de la garantie et le calendrier du risque marchent donc en sens contraire : la couverture se consomme d'autant plus vite que l'installation résiste, et elle est expirée au moment où l'essai décisif finit par avoir lieu.

L'extension de cette durée est un acte contractuel, elle suppose l'accord de l'assureur, et elle se demande presque toujours trop tard. Un chantier apprend qu'il a dépassé sa fenêtre d'essais le jour où il déclare un sinistre, parce que le compteur n'est tenu par personne sur le site : il n'apparaît ni dans le planning de travaux, ni dans le tableau de suivi des réserves, ni dans les revues d'avancement. Il faut aussi voir que déclarer après coup une période déjà écoulée et proroger une période encore en cours ne sont pas la même demande. La seconde se négocie sur une exposition future, que l'assureur peut apprécier ; la première lui demande de couvrir un intervalle dont l'issue est connue de celui qui la sollicite.

La reprise d'essais après correction d'un défaut pose une question voisine, et les rédactions y répondent rarement de façon explicite. Après un arrêt et une réparation, un nouvel essai est-il la poursuite du même programme, qui continue de consommer le même compteur, ou un essai nouveau qui rouvre un délai ? La réponse compte doublement, parce que l'essai réussi est fréquemment le fait qui déclenche la réception, et donc le basculement décrit au deuxième module. Un essai qui échoue prolonge ainsi l'exposition sous le régime du chantier et repousse d'autant le départ de la période de maintenance et des garanties légales, pendant que la fenêtre d'essais, elle, continue de se vider. Trois horloges avancent en même temps, à des vitesses différentes, et une seule est surveillée.

Reste l'articulation avec la perte d'exploitation anticipée, qui transforme un dossier moyen en dossier lourd. L'indemnité de retard se compte à partir de la date de mise en service prévue au contrat, si bien qu'un incident d'essai frappe les deux garanties le même jour : il détruit du matériel et il décale la production. Mais la garantie de retard est adossée au dommage matériel, elle ne joue que si celui-ci est couvert. Si la fenêtre d'essais s'est refermée, elle emporte donc l'une et l'autre, et l'écart entre les deux issues n'est pas le montant du dommage, c'est ce montant augmenté de plusieurs semaines de marge perdue. Une même date de calendrier décide de deux garanties dont l'une pèse souvent plus lourd que le sinistre lui-même.

Le cas travaillé

Une papeterie fait installer une machine à papier neuve. La police tous risques montage inclut quatre semaines d'essais, soit vingt-huit jours calendaires à compter du premier essai quelle qu'en soit la nature, avec une franchise propre aux essais. Le premier essai à froid, rotation à vide de la partie humide, a lieu le 2 avril 2025. Le 11 avril, un défaut d'alignement apparaît sur un rouleau de sécherie ; le site arrête, commande la pièce et attend dix-neuf jours. Les essais reprennent le 30 avril. Le 6 mai, au premier démarrage en charge avec vapeur, une bride de la sécherie cède : 2,4 millions d'euros de dommages, dont 1,6 sur la sécherie et 0,8 sur le circuit vapeur. Une garantie de perte d'exploitation anticipée est adossée à la police, mise en service contractuelle au 15 mai, franchise de trente jours, indemnité journalière de 34 000 euros. La remise en service effective intervient le 28 juillet, soit soixante-quatorze jours de retard. Que reste-t-il ?

L'analyse

Le réflexe est de dire que le dommage est survenu pendant les essais, qu'il est donc garanti, et de discuter ensuite la part de la bride elle-même au titre du vice propre. Cette discussion n'aura pas lieu. La fenêtre d'essais a commencé à courir le 2 avril, elle valait vingt-huit jours calendaires, elle s'est donc refermée le 29 avril, sept jours avant le sinistre, et elle s'est refermée alors qu'aucun essai n'avait lieu : les dix-neuf jours d'attente de la pièce ont consommé les deux tiers de la garantie sans que rien ne soit testé. Le fait décisif du dossier n'est donc pas la bride du 6 mai, c'est l'arrêt du 11 avril, et personne ce jour-là n'a lu le contrat, parce que le compteur d'essais ne figurait dans aucun des tableaux que le site tenait. La lecture qui compte est celle de trois mots de la clause : jours calendaires ou jours d'essais effectifs. Les deux rédactions existent, et elles diffèrent ici de dix-neuf jours, ce qui est l'écart entre un dossier garanti et un dossier qui ne l'est pas. La suite se déduit et s'ajoute : la garantie de retard étant adossée au dommage matériel, elle tombe avec lui, et ce sont quarante-quatre jours indemnisables après franchise, soit 1 496 000 euros, qui disparaissent en plus des 2,4 millions. Un délai de livraison de pièce détachée, qui n'est pas un sinistre et que personne ne déclare, aura coûté près de 3,9 millions d'euros.

Ce qu'il faut retenir
  • 01La période d'essais superpose deux pics le même jour : la valeur du chantier à son maximum et la première circulation d'énergie dans une installation jamais éprouvée en charge.
  • 02Ce qui cède au premier démarrage tient à une liste courte : alignements faits à froid, brides et points de reprise contraints au montage, réglages provisoires, protections inhibées pour permettre la montée en charge.
  • 03Trois bornes se combinent : une durée forfaitaire, une restriction au matériel neuf jamais mis en service, et un régime dérogatoire de franchise ou de sous-limite pendant la période.
  • 04La durée court en jours calendaires depuis le premier essai, et non en jours d'essais : une attente de pièce consomme la garantie exactement comme un essai, et le compteur ne figure sur aucun tableau du site.
  • 05La garantie de retard est adossée au dommage matériel : une fenêtre d'essais refermée emporte les deux, et la part de retard pèse souvent plus lourd que le dommage lui-même.

Les notions de ce module