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Étape 3 / 8

Les réserves : ce qu'une liste de fin de chantier répartit vraiment

9 min de lecture

Le module sur la réception traite la date : quand elle intervient, ce qu'elle déclenche, et pourquoi elle se dispute. Il laisse de côté ce qui figure sur le procès-verbal à côté de la date, et qui décide de la suite tout autant : les réserves. Sur un grand projet, une réception sans réserves est une rareté statistique ; la norme est une liste de points restant à reprendre, parfois quelques dizaines, parfois plusieurs milliers sur un ensemble industriel. Cette liste est traitée comme une formalité de fin de chantier alors qu'elle est un acte juridique qui répartit des risques.

Il faut d'abord voir que réserver ne retarde pas la réception. C'est le contresens le plus fréquent, et il est coûteux dans les deux sens. Une réception avec réserves est une réception : elle transfère la garde, elle fait courir les garanties légales, elle met fin à la garantie chantier sur la partie reçue, exactement comme une réception sans réserves. Le maître d'ouvrage qui croit se protéger en multipliant les réserves ne repousse rien du tout ; il obtient seulement une liste de points que l'entrepreneur devra reprendre, et pendant qu'il la constitue, tous les basculements décrits au module de la réception se sont déjà produits.

La réserve produit néanmoins un effet propre, et c'est celui qu'il faut connaître : le point réservé sort du champ des garanties légales pour rester dans le champ contractuel de l'obligation de parfait achèvement. Un désordre apparent et réservé se répare au titre de la reprise des réserves ; le même désordre s'il n'avait pas été réservé, étant apparent à la réception, aurait été couvert par l'acceptation et l'entrepreneur en serait libéré. Réserver protège donc, mais d'une façon étroite et à condition d'être précis, car une réserve floue ne réserve rien.

La symétrie est brutale et mérite d'être énoncée sans détour : ce qui était apparent et n'a pas été réservé est perdu. La réception purge les vices apparents. Un désordre visible le jour de la visite, qu'un examen normalement attentif aurait révélé, et qui ne figure pas au procès-verbal, ne pourra plus être réclamé sur ce fondement. Toute la question devient alors celle du mot apparent, qui ne signifie pas visible à l'œil d'un profane mais décelable par un maître d'ouvrage normalement diligent, éventuellement assisté. Sur un ensemble industriel, la frontière entre l'apparent et le caché se déplace selon que le maître d'ouvrage était assisté d'un homme de l'art, ce qui est un paradoxe : mieux entouré, il est réputé avoir dû voir davantage.

L'articulation avec l'assurance est le point que la certification permet de voir et qui échappe aux juristes de marché. La reprise d'une réserve n'est pas un sinistre : c'est l'exécution d'une obligation contractuelle, et aucune police ne la finance. En revanche, un dommage causé pendant cette reprise en est un, et il relève typiquement de la période de maintenance décrite au module deux, dans la forme étroite qui garantit les dommages causés par l'entrepreneur revenant exécuter ses obligations. Une même intervention produit donc deux régimes : le coût de la reprise pour l'entrepreneur, le dommage causé en la faisant pour l'assureur.

Une conséquence de calendrier vient s'ajouter et elle est souvent décisive. La levée des réserves conditionne la restitution de la retenue de garantie ou la libération de la caution correspondante, et elle marque le point de départ de délais que le module sur la déclaration a décrits. Un chantier dont les réserves traînent dix-huit mois laisse donc courir en parallèle des garanties dont les périodes s'écoulent, une retenue immobilisée, et des points ouverts dont la qualification, apparent ou caché, se durcira avec le temps qui passe. La liste de réserves n'est pas un document mort : c'est un compteur.

Ce qu'il faut faire tient en trois exigences de rédaction, et elles se posent le jour de la visite. Décrire chaque réserve par un fait constaté et un lieu, jamais par une appréciation : une fissure de tel type à tel endroit, et non des désordres de finition à revoir, car la seconde formulation ne permet ni de savoir ce qui est réservé ni de constater que c'est levé. Dater et signer contradictoirement, faute de quoi la liste n'oppose rien à personne. Et distinguer sur le document ce qui est un point de reprise de ce qui est un désordre susceptible de s'aggraver, parce que le second appelle une déclaration à l'assureur en plus d'une inscription sur la liste, et que ces deux gestes n'ont pas le même destinataire ni le même délai.

Le cas travaillé

Un ensemble industriel est reçu le 12 mars avec 640 réserves. Le maître d'ouvrage était assisté d'un maître d'œuvre et d'un bureau de contrôle lors des visites. Parmi les réserves figure, au titre du lot étanchéité, la mention « désordres de finition en toiture, à reprendre ». Vingt-deux mois plus tard, des infiltrations dégradent un plancher technique et des équipements pour 1,4 million d'euros ; l'expertise établit un défaut de relevé d'étanchéité en pied d'acrotère, visible depuis la toiture au moment de la réception. Par ailleurs, en reprenant une autre réserve en septembre, l'entrepreneur a percé une gaine et provoqué un dégât des eaux de 90 000 euros. La retenue de garantie de 5 %, soit 1,1 million, n'a pas été restituée, 180 réserves restant ouvertes. Comment se répartissent les charges ?

L'analyse

Trois questions, et la première décide de la plus grosse. Le défaut de relevé était visible depuis la toiture, donc apparent, et la réserve qui aurait pu le couvrir dit « désordres de finition en toiture, à reprendre ». Cette formulation est le cœur du dossier : elle ne décrit ni un fait ni un lieu, et elle ne permet ni de savoir ce qui était réservé ni de constater qu'il est levé. Une réserve floue ne réserve rien. Le point était donc apparent et non valablement réservé, et la réception le purge : les 1,4 million ne se réclament pas sur ce fondement. L'assistance aggrave la position du maître d'ouvrage au lieu de l'améliorer, ce qui est le paradoxe à connaître : entouré d'un maître d'œuvre et d'un bureau de contrôle, il est réputé avoir dû voir davantage, et l'apparent s'apprécie plus largement. Le dégât des eaux de septembre relève d'un autre régime et il est plus favorable : ce n'est pas la reprise elle-même, que nulle police ne finance, mais un dommage causé pendant la reprise, ce qui est exactement l'objet de la forme étroite de la période de maintenance. Reste la retenue : elle est immobilisée depuis vingt-deux mois par 180 réserves ouvertes, et le maître d'ouvrage lit cela comme une protection. C'est aussi un coût de portage pour l'entrepreneur, et un compteur qui court, puisque chaque mois passé durcit la qualification des points restants et rapproche l'expiration de garanties que la lenteur ne proroge pas.

Ce qu'il faut retenir
  • 01Réserver ne retarde pas la réception : une réception avec réserves transfère la garde, fait courir les garanties légales et met fin à la garantie chantier, exactement comme une réception sans réserves.
  • 02Ce qui était apparent et n'a pas été réservé est perdu : la réception purge les vices apparents, et l'apparent s'apprécie plus largement quand le maître d'ouvrage était assisté.
  • 03Une réserve floue ne réserve rien : décrire un fait constaté et un lieu, jamais une appréciation, faute de quoi on ne peut ni savoir ce qui est réservé ni constater que c'est levé.
  • 04La reprise d'une réserve n'est pas un sinistre et aucune police ne la finance ; le dommage causé PENDANT la reprise en est un, et relève de la forme étroite de la période de maintenance.
  • 05La liste de réserves est un compteur : elle immobilise la retenue, laisse courir des périodes de garantie que la lenteur ne proroge pas, et durcit avec le temps la qualification des points ouverts.

Les notions de ce module