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Étape 3 / 8

Quand il n'y a rien à regarder : apprécier un risque sans historique

9 min de lecture

Toute la technique de l'assurance repose sur une idée simple : le passé renseigne sur l'avenir, parce que le même risque, répété un grand nombre de fois, produit une fréquence et un coût moyen stables. Le module sur le prototype et la série a montré ce que devient cette idée quand la technologie est neuve. Il reste à traiter ce que l'on fait concrètement quand il n'y a rien à regarder, parce que c'est la situation ordinaire des grands projets d'énergie depuis quinze ans : le premier parc éolien flottant, la première unité d'électrolyse à cette échelle, la première installation de stockage par batteries de cette densité. Souscrire ou renoncer sont les deux seules réponses, et renoncer n'est pas une réponse tenable quand le marché entier se déplace vers ces actifs.

La première ressource est l'analogie structurelle, et elle vaut mieux que sa réputation. Un actif neuf n'est presque jamais neuf de part en part : il est un assemblage d'éléments dont chacun a une histoire. Une éolienne en mer est une fondation de génie civil marin, une machine tournante, une électronique de puissance et un câble sous-marin, et ces quatre familles ont chacune des décennies de sinistres derrière elles, dans d'autres industries. Le raisonnement utile consiste donc à décomposer plutôt qu'à chercher un comparable global, puis à traiter séparément le seul poste réellement sans précédent, qui est en général l'interface entre deux éléments connus.

C'est d'ailleurs là que se logent les sinistres, et c'est la leçon la plus solide de ces quinze années. Les défaillances des technologies neuves ne viennent que rarement du composant nouveau lui-même, qui a été testé, calculé et surveillé précisément parce qu'il était nouveau. Elles viennent des jonctions : le câble à l'entrée du massif, la fixation d'un équipement classique sur une structure inhabituelle, le comportement d'une électronique éprouvée dans un environnement qu'elle n'avait jamais connu. L'attention se porte naturellement sur ce qui est visiblement inédit, et le sinistre survient sur ce qui était réputé banal, à l'endroit exact où le banal rencontrait l'inédit.

La deuxième ressource est le raisonnement par scénarios, qui remplace une distribution que l'on n'a pas par quelques hypothèses que l'on écrit. On ne cherche plus une fréquence moyenne, on construit trois ou quatre déroulements plausibles, on les chiffre, et on regarde ce que chacun ferait au programme. C'est moins précis qu'une statistique et c'est plus honnête, parce que l'imprécision reste visible au lieu d'être enfouie dans une décimale. La faiblesse de la méthode est connue : elle ne dit rien de ce qui n'a pas été imaginé, et sur une technologie neuve la part de l'inimaginé est justement la plus grande. On la compense en gardant les scénarios ouverts et en les révisant à chaque incident du secteur, y compris ceux qui arrivent aux autres.

La troisième ressource est la seule qui produise de la donnée au lieu d'en consommer : l'instrumentation. Un actif neuf correctement instrumenté fabrique son propre historique, et il le fabrique vite si on l'écoute. Vibrations, températures, courants, contraintes, cycles de charge : ces mesures existent presque toujours pour des raisons d'exploitation, et elles contiennent la fréquence des précurseurs bien avant que le premier sinistre ne survienne. La question n'est donc pas de savoir si la donnée existe, elle existe, mais si quelqu'un la regarde du point de vue du risque plutôt que du point de vue du rendement, et si elle traverse la frontière qui sépare l'exploitant de son assureur, ce qui est une question de confiance et non de technique.

Il faut nommer l'erreur symétrique, parce qu'elle est aussi coûteuse que l'excès de prudence. Une technologie neuve n'est pas nécessairement plus sinistrée qu'une technologie mûre, et parfois elle l'est moins : elle est conçue avec les normes du jour, surveillée de près, exploitée par des équipes attentives parce que rien n'est encore routinier. Ce qui la rend difficile n'est pas son niveau de risque mais l'incertitude sur ce niveau, ce qui est une tout autre chose. Traiter l'incertitude comme si elle était un risque élevé revient à confondre ce qu'on ignore avec ce qu'on craint, et conduit à écarter des actifs qui se seraient bien comportés.

La dernière difficulté est celle du temps, et elle est particulière à la série. Une technologie de série se déploie plus vite que l'expérience ne s'accumule : le temps que la centième machine soit installée, la première n'a que quatre ans de fonctionnement, et les modes de défaillance qui apparaissent à huit ans sont encore inconnus alors que la flotte entière est déjà en place. L'historique se constitue toujours en retard sur l'exposition, et ce décalage n'est pas un défaut de méthode, c'est la structure même du problème. Il explique pourquoi la question de l'agrégation, traitée au module de la série, se pose avec cette acuité : ce n'est pas seulement que les machines sont identiques, c'est qu'elles sont toutes plus jeunes que le défaut qui les attend.

Le cas travaillé

Un souscripteur examine un parc de stockage par batteries de 400 mégawattheures, technologie de cellules déployée depuis dix-huit mois, sur un site unique. Il ne dispose d'aucun historique de sinistres sur cette génération de cellules. Trois éléments sont sur la table : un rapport de l'exploitant montrant zéro incident sur les quatorze premiers mois d'exploitation d'un site pilote de 40 mégawattheures ; un dossier technique décrivant l'espacement des conteneurs et le système de détection ; et une offre de l'exploitant de partager les mesures de température cellule par cellule. Comment construire une opinion ?

L'analyse

Le rapport à zéro incident est le document le plus séduisant et le moins informatif des trois, et le voir ainsi est le premier geste. Quatorze mois sur un site dix fois plus petit ne dit presque rien : l'absence d'événement sur un échantillon court est compatible avec une fréquence faible comme avec une fréquence moyenne, et surtout les modes de défaillance des cellules apparaissent après plusieurs centaines de cycles complets, que quatorze mois de fonctionnement n'ont pas produits. Le dossier technique est plus utile, mais pas pour la raison attendue : l'intérêt n'est pas de juger la cellule, dont personne ne sait rien, il est de juger ce qui se passe quand une cellule part, c'est-à-dire l'espacement, le compartimentage et le délai de détection, qui déterminent si l'événement est un conteneur ou le site. C'est le raisonnement par scénarios appliqué à ce qui est connu, autour de ce qui ne l'est pas. Reste l'offre de partage des mesures, qui est le seul des trois éléments à produire de la donnée neuve, et c'est celui qu'on écarte d'ordinaire parce qu'il ne rentre dans aucune case du dossier. Sur une technologie sans historique, un flux de température cellule par cellule vaut mieux qu'un rapport de sinistralité vide : il fabrique l'historique manquant au rythme de l'exploitation, et il le fabrique avant le premier sinistre plutôt qu'après.

Ce qu'il faut retenir
  • 01Un actif neuf est un assemblage d'éléments qui ont chacun une histoire : décomposer vaut mieux que chercher un comparable global, et isole le seul poste réellement sans précédent.
  • 02Les sinistres des technologies neuves se logent aux jonctions, pas dans le composant nouveau : celui-là a été testé et surveillé précisément parce qu'il était nouveau.
  • 03Le raisonnement par scénarios remplace une distribution absente par des hypothèses écrites : moins précis qu'une statistique, plus honnête, et aveugle à ce qui n'a pas été imaginé.
  • 04Un actif instrumenté fabrique son propre historique avant le premier sinistre : la donnée existe presque toujours, la question est de savoir qui la regarde du point de vue du risque.
  • 05Incertitude n'est pas risque élevé : une technologie neuve est parfois moins sinistrée qu'une mûre, et confondre ce qu'on ignore avec ce qu'on craint écarte des actifs qui se seraient bien comportés.

Les notions de ce module