Les cinq leçons précédentes ont donné une notion, une histoire, une méthode de lecture, quatre lignes à ne pas oublier et un cas maritime. Il reste à en faire un objet utilisable, et cet objet est un tableau. Il n'existe presque jamais, et c'est ce qui rend cette leçon la plus rentable du cours : la plupart des entreprises, y compris de grande taille, connaissent leur police cyber, connaissent leur police dommages, et n'ont jamais posé les deux sur la même page avec la question du cyber en colonne.
Le tableau se construit en une ligne par contrat, et cinq colonnes suffisent. Le contrat et son assureur. La position sur le cyber, qui est l'une des quatre valeurs possibles : affirmative, exclusion sèche, exclusion avec réintroduction, silence. Ce que la position laisse dehors, en une phrase et non en citation de clause. Le montant en jeu, limite ou sous-limite. Et la date de la dernière réécriture de la clause, qui est la colonne que personne ne remplit et qui explique pourtant la moitié des surprises.
Une fois le tableau rempli, on ne le lit pas ligne par ligne, on y cherche trois figures. La première est le trou : un scénario redouté que ni la police cyber ni aucune autre ne prend, parce que la police cyber est trop petite et que les autres ont une exclusion sèche ou un seuil de déclenchement qu'il ne franchit pas. C'est la figure la plus fréquente et la plus coûteuse, et elle ne se voit qu'en croisant les lignes, jamais en lisant un contrat isolé.
La deuxième figure est le double, où deux polices répondent du même sinistre. Contrairement à l'intuition, ce n'est pas une bonne nouvelle : deux assureurs qui doivent le même montant discutent, et l'assuré attend. Le double se traite par une clause d'ordre de règlement disant laquelle intervient en premier, et cette clause coûte moins cher qu'une extension. La troisième figure est la dépendance, où la couverture d'une ligne est conditionnée par la qualification retenue sur une autre, par exemple une réintroduction subordonnée à un incendie que seul l'expert de la police dommages peut constater.
Il faut ensuite savoir ce qu'on fait des silences que le tableau met en évidence, et le réflexe naturel est mauvais. Le réflexe naturel est de demander une exclusion partout, pour que tout soit propre. Cela transforme une incertitude en absence certaine de couverture, et fait perdre à l'assuré ce que le silence lui laissait de chances. La demande utile est différente et se formule ainsi : que l'assureur écrive sa position, quelle qu'elle soit. Une exclusion écrite vaut mieux qu'un silence, une réintroduction vaut mieux qu'une exclusion, et savoir vaut mieux que les trois.
Ce travail a un effet secondaire qui dépasse l'assurance et qu'il faut savoir annoncer, parce qu'il aide à le faire financer. Remplir la colonne « ce que la position laisse dehors » oblige à nommer les scénarios redoutés de l'entreprise, ce que peu d'organisations ont fait par écrit. Le tableau devient alors un document de direction et non un document d'assurance : il dit, ligne par ligne, ce que l'entreprise a décidé de porter elle-même, et cette décision existait déjà sans avoir jamais été prise par quiconque.
Il reste à dire à quel rythme ce tableau se refait, car un tableau daté d'il y a trois ans est pire qu'aucun tableau : il donne une assurance fausse. Il se refait à chaque renouvellement pour la ligne concernée, et en entier lorsque l'un de trois évènements se produit : une acquisition, qui ajoute des entités et des contrats locaux ; un changement d'assureur sur une ligne importante, qui change souvent la clause sans que personne ne le signale ; et la souscription ou l'augmentation d'une police cyber affirmative, qui déplace les trous et les doubles de tout le reste du programme.
Une entreprise de logistique sous température dirigée, 700 salariés, quatre entrepôts, dresse pour la première fois le tableau de son programme. Il en ressort ceci. Police cyber affirmative, 4 millions d'euros, souscrite en 2025. Police dommages et pertes d'exploitation, 55 millions, exclusion cyber avec réintroduction des dommages matériels consécutifs à un incendie, clause de 2022. Police de responsabilité civile générale, 10 millions, aucune mention du cyber, rédaction de 2014. Police de fraude, 2 millions, aucune mention du cyber, rédaction de 2019. Police de transport, 3 millions par évènement, exclusion cyber sèche de 2023. Le scénario redouté de la direction est l'arrêt du système de pilotage des groupes froids pendant quatre jours, entraînant la perte des marchandises stockées pour 6,5 millions d'euros et des réclamations de clients pour 4 millions. Que dit le tableau ?
Le tableau dit trois choses que la lecture d'un contrat isolé ne pouvait pas dire, et la première est un trou. Sur les 6,5 millions de marchandises perdues, il faut d'abord observer que la marchandise stockée n'appartient pas à l'entreprise mais à ses clients, ce qui déplace la question de la police dommages vers la responsabilité. Du côté dommages, la réintroduction de 2022 est subordonnée à un incendie et le scénario n'en comporte aucun : ce que la réintroduction ne cite pas reste exclu, donc les 55 millions ne répondent pas. Du côté cyber affirmatif, les 4 millions répondent mais couvrent moins que la seule perte de marchandises, avant même les réclamations clients. Le trou est donc établi et il est de l'ordre de 6,5 millions sur un scénario que la direction a elle-même nommé comme le plus redouté. La deuxième figure est une dépendance, et elle est la plus intéressante du dossier : les 4 millions de réclamations de clients cherchent la police de responsabilité civile générale de 2014, qui est silencieuse, et le sort de cette part dépendra de la qualification retenue ailleurs, notamment de savoir si l'altération de marchandises réfrigérées appartenant à des tiers est traitée comme un dommage matériel. Une police silencieuse de 10 millions est ici une chance plutôt qu'un défaut, et demander son exclusion serait le geste exactement contraire à celui qu'il faut poser. La troisième observation porte sur les dates, colonne que personne ne remplit : 2014 pour la responsabilité civile, 2019 pour la fraude, alors que la police cyber a été souscrite en 2025. Les trous et les doubles du programme ont donc été déplacés par cette souscription récente sans que les deux plus anciennes lignes ne soient relues. Trois gestes suivent. Porter au marché la limite de la police cyber, qui est le vrai sujet et non la police dommages. Demander à l'assureur de responsabilité civile d'écrire sa position sur le cyber, sans demander d'exclusion. Et refaire le tableau au prochain renouvellement de la ligne responsabilité, puisque le programme a changé de forme en 2025 et que deux contrats l'ignorent encore.
- 01Une ligne par contrat, cinq colonnes, et la colonne que personne ne remplit est la date de dernière réécriture de la clause.
- 02On ne lit pas ce tableau ligne par ligne : on y cherche un trou, un double, et une dépendance.
- 03Le double n'est pas une bonne nouvelle : deux assureurs qui doivent le même montant discutent, et une clause d'ordre de règlement coûte moins qu'une extension.
- 04Demander une exclusion partout transforme une incertitude en absence certaine de couverture : la demande utile est que l'assureur écrive sa position.
- 05Le tableau se refait en entier sur trois évènements : une acquisition, un changement d'assureur sur une ligne importante, et la souscription d'une police cyber affirmative.