Quand un portefeuille de dommages voit sa charge annuelle attendue augmenter de trente pour cent d'un exercice à l'autre, trois causes possibles se présentent, et elles n'appellent pas les mêmes gestes. Le péril peut être devenu plus violent ou plus fréquent. Les biens exposés peuvent être devenus plus fragiles. Ou bien il y a simplement plus de valeur assurée, mieux recensée, au même endroit. Ces trois causes portent des noms précis, aléa, vulnérabilité et exposition, et l'essentiel du métier de modélisation tient dans la discipline de ne jamais les mélanger.
L'aléa est une grandeur physique prise en un point, indépendante de ce qui s'y trouve. Une hauteur d'eau, une vitesse de rafale à dix mètres du sol, une accélération du sol, un déficit d'humidité cumulé sur un été. L'aléa ne connaît ni les murs ni les polices : il décrirait la même chose sur un terrain nu. Cela paraît évident écrit ainsi, et c'est pourtant la première frontière qu'on franchit sans s'en apercevoir, en disant qu'une zone est risquée alors qu'on veut dire qu'elle est chère.
La vulnérabilité est une relation, pas un nombre : elle dit quelle fraction de la valeur d'un bien est détruite pour une intensité donnée de l'aléa. Elle dépend du mode constructif, de la hauteur du premier niveau utile, de l'emplacement des équipements techniques, de la présence d'un sous-sol, de la nature de l'activité. Deux bâtiments voisins, sous la même hauteur d'eau, n'ont pas la même vulnérabilité, et c'est précisément ce que la modélisation existe pour dire. Un modèle qui ne distingue pas un entrepôt de palettes d'un atelier d'électronique ne mesure rien d'utile.
L'exposition est ce que l'assureur a réellement en portefeuille : des valeurs, situées, décrites. Elle paraît la plus simple des trois et elle est de loin la plus sale. Une adresse mal géocodée déplace un site de huit cents mètres, ce qui suffit à le faire changer de rive. Une valeur assurée saisie en valeur comptable au lieu de la valeur de reconstruction sous-estime tout le reste, proportionnellement. Un site multibâtiments déclaré en une ligne concentre en un point ce qui est étalé sur dix hectares, et cela change à la fois l'aléa retenu et l'agrégation.
La raison de séparer les trois n'est pas taxinomique, elle est opérationnelle : chacune appartient à un responsable différent et se corrige par un geste différent. L'aléa vient d'une source scientifique qu'on n'amende pas soi-même, on en change ou on l'accepte. La vulnérabilité se corrige par de la connaissance du risque, une visite, une question posée au client. L'exposition se corrige par de la donnée, un contrôle de saisie, un géocodage. Un écart attribué au mauvais terme conduit à payer le mauvais remède, et le plus souvent à relever un taux là où il fallait corriger un fichier.
Cette confusion a une forme reconnaissable, qu'il faut savoir nommer parce qu'elle revient à chaque revue de portefeuille. Un souscripteur constate que la perte modélisée d'une région a doublé. Il conclut que le péril s'aggrave et relève le tarif de la région entière. Vérification faite, la moitié de l'écart venait d'une reprise de valeurs assurées longtemps figées, et l'autre moitié d'un changement de version du modèle sur les fonctions de vulnérabilité. L'aléa, lui, n'avait pas bougé d'un millimètre. La décision prise était défendable sur son intention et fausse sur son objet.
La méthode de travail qui en découle est monotone et elle protège. Devant tout écart, on refait tourner le calcul en ne changeant qu'un terme à la fois : même exposition et modèle nouveau, puis exposition nouvelle et modèle ancien. Les deux écarts s'additionnent rarement à l'écart total, et ce reste est exactement l'information qu'on cherchait. Un portefeuille dont on ne sait pas décomposer la variation ne se pilote pas, il se subit, et le premier signe qu'on le subit est qu'on parle du climat à chaque réunion sans jamais parler de la qualité des adresses.
Un assureur régional revoit son portefeuille d'entreprises sur un bassin fluvial. La perte annuelle moyenne modélisée passe de 3,1 à 5,8 millions d'euros entre l'exercice précédent et celui-ci. Trois faits sont connus. Les valeurs assurées du portefeuille sont passées de 2,4 à 2,9 milliards, après une campagne de mise à jour des capitaux qui a touché quatre cents contrats restés à leur montant de 2018. Le fournisseur du modèle a livré en février une nouvelle version, dont la note de livraison signale une révision des fonctions de vulnérabilité pour les bâtiments industriels à structure métallique. Enfin, l'année écoulée a connu deux crues notables sur le bassin, dont une reconnue. Le comité de souscription propose de relever de 25 % le taux sur toute la zone. Que faut-il faire avant de trancher ?
La proposition confond les trois grandeurs et paie donc le mauvais remède. Le premier geste est de refaire tourner le calcul en ne bougeant qu'un terme : exposition de l'an dernier avec le modèle nouveau, puis exposition de cette année avec le modèle ancien. La revalorisation des capitaux à elle seule porte une hausse mécanique d'environ vingt pour cent de la perte modélisée, et cette hausse-là n'est pas une dégradation du risque : c'est la correction d'une sous-assurance qui existait déjà l'an dernier et qu'on ne voyait pas. Relever le taux par-dessus reviendrait à faire payer deux fois le même mètre carré, une fois par le capital juste et une fois par le taux. La révision des fonctions de vulnérabilité, elle, porte sur une famille de bâtiments précise, et se traite par un ciblage des contrats concernés plutôt que par une décision de zone : appliquer à toute la région une correction qui vise les charpentes métalliques pénalise les maçonneries qui n'ont pas bougé. Les deux crues de l'année, enfin, sont le terme le moins informatif du dossier malgré leur visibilité : deux évènements ne déplacent pas une distribution ajustée sur des décennies, et les traiter comme un signal reviendrait à retarifer chaque année sur l'année qui vient de passer. Reste ce que la décomposition ne rend pas, et c'est là que la décision se prend réellement : si l'écart résiduel est faible, la bonne réponse est une correction ciblée de la vulnérabilité et rien sur le taux général ; s'il est important, il faut d'abord savoir d'où il vient avant d'en tirer un prix, parce qu'un écart qu'on n'explique pas n'est pas un écart qu'on a mesuré.
- 01Aléa, vulnérabilité et exposition sont trois grandeurs distinctes : l'aléa décrirait la même chose sur un terrain nu, la vulnérabilité est une relation, l'exposition est un fichier.
- 02Chacune se corrige par un geste différent et par un responsable différent : une source scientifique, une visite de risque, un contrôle de donnée.
- 03Un écart de perte modélisée se décompose en ne changeant qu'un terme à la fois, et le reste inexpliqué est l'information utile.
- 04Une revalorisation de capitaux fait monter la perte modélisée sans que le risque se soit dégradé : la charger aussi par le taux revient à faire payer deux fois.
- 05Une adresse mal géocodée déplace un site de plusieurs centaines de mètres, ce qui change l'aléa retenu avant même qu'on parle de tarif.