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Étape 1 / 8

Tout au même endroit : le cumul d'un chantier sur un site unique

9 min de lecture

Un assureur de dommages passe sa vie à répartir. Il veut des risques éloignés les uns des autres, pour qu'un seul évènement n'en atteigne jamais plusieurs, et toute sa technique consiste à mesurer ce qui se recoupe. Un chantier est l'exact opposé de cela : c'est un endroit où l'on rassemble volontairement, pendant deux ou trois ans, une valeur croissante en un seul point du territoire. Ce n'est pas un défaut de conception du produit, c'est ce que construire veut dire, et cela explique presque tout ce que la souscription de cette branche fait de particulier.

La première conséquence tient à ce que devient la perte maximale probable. Sur un bâtiment achevé, elle se calcule contre des protections : des murs coupe-feu, une couverture, une détection, parfois une extinction automatique, et une exploitation qui surveille. L'estimation revient alors à se demander jusqu'où un incendie irait avant d'être arrêté. Sur un chantier, il n'y a rien de tout cela : pas de compartimentage puisque les cloisons ne sont pas montées, pas de couverture puisque la toiture n'est pas posée, pas de détection puisque les réseaux ne sont pas raccordés. La perte maximale probable s'y rapproche donc bien davantage de la valeur présente que sur un site en exploitation, et c'est cette valeur-là, pas la somme assurée, qui commande la capacité et le prix.

La deuxième conséquence est que cette valeur présente n'est pas une donnée, c'est une courbe. Elle part de presque rien, elle monte à mesure que les fournitures arrivent et que les travaux s'incorporent, et elle atteint son sommet quelques semaines avant la mise en service, au moment où tout est là et où rien ne protège encore. Le pic d'exposition d'un chantier tombe donc à la fin, et il coïncide avec la période d'essais, qui est aussi celle où la sinistralité est la plus forte. Deux courbes qui culminent ensemble ne s'additionnent pas, elles se multiplient, et c'est pourquoi un souscripteur regarde le calendrier des livraisons avec autant d'attention que la nature de l'ouvrage.

La troisième conséquence porte sur l'évènement naturel, et elle est spécifique. Une tempête ou une inondation frappe une zone, pas un bien. Sur un portefeuille réparti, elle touche quelques risques parmi des milliers. Sur un chantier, elle touche l'objet entier : les ouvrages en cours, les matériaux entreposés, les installations provisoires, les engins, et souvent les biens existants du maître d'ouvrage sur la même parcelle. Un seul évènement peut donc mobiliser la limite principale, plusieurs sous-limites et deux franchises à la fois, ce qui rend l'arithmétique du sinistre très différente de celle d'un dommage localisé. C'est aussi la raison pour laquelle les sous-limites d'évènement naturel existent sur cette branche alors qu'elles sont plus rares ailleurs.

Une quatrième dimension s'ajoute quand le chantier est à l'intérieur d'un site en exploitation, ce qui est le cas d'une extension industrielle sur trois. Le cumul n'est alors plus seulement celui du chantier : c'est celui du chantier et de l'usine, sur la même parcelle, sous le même évènement. Une extension de quelques millions peut ainsi porter, en cumul, une exposition de plusieurs dizaines, dont l'essentiel ne lui appartient pas. Deux polices se regardent alors, celle du chantier et celle de l'exploitant, et le sinistre se répartit entre elles selon des définitions écrites avant que quiconque ait cartographié ce qui était réellement au même endroit.

Ce qui suit de tout cela est une inversion de la logique de prévention, et elle surprend souvent les équipes techniques. Sur un site en exploitation, on réduit le risque en ajoutant des moyens : détection, extinction, compartimentage. Sur un chantier, ces moyens n'existent pas encore et ne peuvent pas être installés avant que l'ouvrage ne les porte. Ce qui reste disponible est d'une autre nature : séparer physiquement les zones de stockage, éloigner les installations provisoires des ouvrages achevés, et surtout étaler les livraisons. Le levier de prévention le plus efficace d'un grand chantier n'est pas un équipement, c'est un calendrier d'approvisionnement, parce que lui seul agit sur la valeur présente au moment de l'évènement.

Reste à voir pourquoi cette question se règle avant le chantier et jamais pendant. La capacité d'un assureur s'engage sur une exposition estimée, et cette estimation repose sur le calendrier que le maître d'ouvrage lui a présenté. Un projet qui décide, six mois après la souscription, de faire livrer en une fois l'ensemble des équipements pour sécuriser ses approvisionnements a modifié la courbe d'exposition sans modifier la police. L'assureur découvre l'écart au sinistre, et il découvre en même temps que la déclaration de risque sur laquelle il s'est engagé ne décrivait plus la réalité. Le sujet n'est donc pas technique mais déclaratif, et c'est ce qui le rend dangereux : rien n'a été caché, une décision d'achat a simplement été prise sans que personne ne pense à la police.

Le cas travaillé

Un centre de données de 40 mégawatts est construit sur une parcelle unique, marché de 210 millions d'euros, chantier de 26 mois. À la souscription, le maître d'ouvrage présente un calendrier de livraison des groupes froids et des onduleurs étalé sur les mois 14 à 22. Au mois 11, faute de disponibilité chez son fournisseur, il fait livrer l'intégralité des équipements en une seule fois et les entrepose sous abris légers sur la parcelle. Au mois 13, une tempête déclasse les abris et endommage la moitié des équipements, pour 34 millions d'euros. La police porte une somme assurée de 210 millions, une sous-limite évènement naturel de 25 millions et une franchise de 2 millions. Que va-t-il se passer, et quel est le vrai sujet ?

L'analyse

Le sujet apparent est la sous-limite : 34 millions de dommage, 25 de sous-limite, 2 de franchise, l'assureur paierait 23 millions et le maître d'ouvrage porterait 11. C'est déjà douloureux, mais ce n'est pas le vrai sujet, et se battre sur la sous-limite serait mal employer son énergie. Le vrai sujet est que la courbe d'exposition présentée à la souscription n'est plus celle du chantier. L'assureur s'est engagé sur une valeur présente au mois 13 qui ne comprenait aucun équipement, et il en a trouvé la totalité, sous abris légers, ce qui n'est pas un mode de stockage équivalent. Deux questions vont donc dominer la discussion : la modification constitue-t-elle une aggravation du risque à déclarer, et l'entreposage sous abris légers respecte-t-il les conditions de stockage de la police, qui en fixent presque toujours. Selon les réponses, le maître d'ouvrage discute une réduction proportionnelle, voire un refus, et non un partage à 23 millions. Ce qu'il fallait faire tient en une phrase, et elle ne coûtait rien : prévenir l'assureur au mois 11, au moment où la décision d'achat a été prise, parce que c'est cette décision, et non la tempête, qui a créé le sinistre.

Ce qu'il faut retenir
  • 01Un chantier rassemble volontairement une valeur croissante en un seul point : c'est le contraire de ce que l'assurance de dommages cherche, et cela explique presque toute la souscription de la branche.
  • 02La perte maximale probable d'un chantier se rapproche de la valeur présente, faute de compartimentage, de couverture et de détection, et c'est elle, pas la somme assurée, qui commande capacité et prix.
  • 03L'exposition est une courbe qui culmine quelques semaines avant la mise en service, au moment même de la période d'essais : les deux sommets se multiplient au lieu de s'ajouter.
  • 04Un évènement naturel frappe une zone : sur un site unique il mobilise la limite principale, plusieurs sous-limites et deux franchises à la fois.
  • 05Le levier de prévention le plus efficace d'un grand chantier est un calendrier d'approvisionnement, et le modifier sans prévenir déplace le sujet du dommage vers la déclaration de risque.

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