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Étape 1 / 6

Le passif fiscal identifié : assurer une conclusion, pas un fait

10 min de lecture

La garantie de passif couvre l'inconnu. Une position fiscale que les deux parties savent contestable, ou qu'elles savent déjà contestée par l'administration, est connue par définition : elle sort de la police par la première famille d'exclusions. Or c'est souvent le plus gros chiffre du dossier, celui qui décide si l'opération se fait. Cette contradiction n'est pas un défaut du produit, c'est sa frontière, et un autre produit commence là : la police de passif fiscal spécifique. Il faut la comprendre comme un contrat d'une autre nature, et non comme une extension de la garantie de passif, sans quoi on lui applique des raisonnements qui n'y valent pas.

L'inversion est la suivante, et elle est le coeur du module. Une garantie de passif assure une incertitude sur les FAITS : personne ne sait si un litige couve, si un contrat porte une clause de changement de contrôle, si les comptes sont sincères. Une police de passif fiscal assure une incertitude sur la CONCLUSION JURIDIQUE tirée de faits que tout le monde connaît et sur lesquels personne ne discute. L'acheteur, le vendeur et l'administration savent exactement ce qui a été fait ; ils ne sont pas d'accord sur ce que cela signifie en droit. L'objet assuré n'est donc pas un événement, c'est l'issue d'un raisonnement.

Cela change entièrement la souscription. L'assureur ne cherche pas des faits, il apprécie un argument. Il exige un avis motivé de conseil, rendu à un niveau de conviction énoncé, et il tarife l'écart entre ce niveau et la certitude. En dessous d'un certain seuil de conviction, il n'y a plus de marché du tout : personne n'assure une position que son propre conseil ne défend pas. Il en découle une conséquence que les praticiens mesurent mal, et qui déplace la responsabilité : c'est l'avocat fiscaliste qui rédige l'avis qui détermine, en pratique, si le risque est assurable. La qualité de son raisonnement n'est plus seulement un argument devant l'administration, elle est devenue une condition d'accès à un marché.

L'intérêt de ce produit dans une opération se voit mieux en regardant ce qui se passe sans lui, et c'est là que le module devient utile. Face à une exposition fiscale identifiée, disons trente millions, les parties disposent de trois outils et ils sont tous mauvais. Une garantie spécifique du vendeur le maintient exposé et interdit à un fonds de distribuer. Une réduction de prix, que le vendeur refuse puisqu'il est convaincu de gagner. Un séquestre, qui immobilise de la trésorerie pendant des années au bilan de quelqu'un. Chacun de ces outils suppose que l'une des parties accepte l'estimation de probabilité de l'autre, et c'est précisément ce qu'elles ne feront pas, chacune étant sincèrement convaincue d'avoir raison.

La police résout ce blocage d'une manière élégante qu'il faut savoir nommer : elle transforme un désaccord sur une probabilité en une prime. Le vendeur n'a pas besoin de reconnaître qu'il pourrait perdre, l'acheteur n'a pas besoin d'accepter qu'il gagnera, et le risque sort du bilan des deux. Le vendeur distribue, l'acheteur est protégé, et l'opération se fait sur une ligne qui l'aurait autrement tuée. C'est un des rares endroits de cette matière où l'assurance ne se contente pas de transférer un risque déjà réparti : elle rend possible une transaction qui n'aurait pas eu lieu, ce qui explique que son coût se discute rarement une fois le blocage constaté.

Le piège du produit est dans la définition de la position assurée, et il faut le poser avant de rédiger. La police couvre la position telle qu'elle est décrite. Si l'administration attaque sur un autre fondement, ou si les faits se révèlent différents de ceux que l'avis décrivait, la garantie peut ne pas répondre alors même que le montant redressé est celui qu'on avait prévu. La tentation, au moment du placement, est de définir étroitement : c'est ce que l'avis a analysé, c'est plus facile à souscrire, c'est moins cher, et un conseil peut légitimement présenter une définition serrée comme une victoire de négociation. L'instinct juste est l'inverse. La définition doit couvrir l'opération et les fondements qu'une administration pourrait raisonnablement retenir contre elle, parce qu'un vérificateur n'est pas tenu par l'argument que le conseil du contribuable avait anticipé.

Restent deux mécaniques qu'il faut avoir en tête au moment de la mise en place. La conduite du contentieux n'appartient plus entièrement à l'assuré : l'assureur paie pour un raisonnement qu'il a souscrit, il approuve donc la défense et parfois la dirige, et un assuré qui transige seul pour des raisons commerciales peut perdre sa garantie. Et l'articulation avec la garantie de passif se règle explicitement ou elle se règle mal : la police spécifique prend l'élément identifié, la déclaration fiscale de la garantie de passif couvre le reste, et il faut vérifier qu'aucune rédaction ne permet aux deux assureurs de se désigner l'un l'autre. Une différence pratique mérite d'être notée pour finir : parce que le risque est identifié, une police de passif fiscal peut se placer après la signature, ce qu'une garantie de passif ne peut jamais faire une fois que l'acheteur sait.

Le cas travaillé

Un acquéreur reprend un groupe pour une valeur d'entreprise de 420 millions d'euros. Un point fiscal est identifié dès la revue : une restructuration du financement intragroupe menée en 2021, sur laquelle l'administration a ouvert une vérification sans avoir encore notifié de redressement. L'exposition est chiffrée à 34 millions, intérêts compris. L'avis du conseil fiscal conclut que la position devrait être confirmée, à un niveau de conviction élevé. Le vendeur, un fonds en fin de vie, refuse une garantie spécifique qui l'empêcherait de distribuer et refuse la réduction de prix correspondante ; l'acheteur refuse de porter 34 millions. L'opération est sur le point d'échouer. Une police de passif fiscal est placée pour 34 millions, la position assurée étant définie comme la déductibilité des intérêts intragroupe issus de la restructuration de 2021. Vingt mois plus tard, l'administration notifie 31 millions, mais sur un fondement différent : elle soutient que l'une des entités utilisées constituait un établissement stable en France. La police répond-elle ?

L'analyse

La réponse dépend entièrement de la définition retenue, et c'est tout l'enseignement du cas. Telle qu'elle est rédigée, la position assurée porte sur la déductibilité des intérêts intragroupe. Un redressement fondé sur l'existence d'un établissement stable n'est pas cet argument : il attaque la même restructuration par un autre chemin, avec d'autres textes et d'autres faits pertinents. L'assureur soutiendra que ce n'est pas le risque qu'il a souscrit, et il aura un texte de son côté. La faute ne s'est pas commise au moment du redressement mais au moment du placement, et elle avait l'apparence d'une réussite : définir étroitement rassure l'assureur, coûte moins cher, correspond exactement à ce que l'avis avait analysé, et un conseil peut sincèrement la présenter comme une négociation bien menée. C'est l'inverse qu'il fallait faire. Une administration n'est pas tenue par l'argument que le conseil du contribuable avait anticipé, et elle choisit le fondement qui lui paraît le plus solide au moment où elle notifie, souvent des années après. La définition devait donc viser le traitement fiscal de la restructuration de 2021 dans son ensemble, quitte à ce que l'assureur exige un avis complémentaire sur l'établissement stable et ajuste sa tarification. Cela aurait coûté un peu plus cher et aurait couvert le sinistre réellement survenu. Dans une police de passif fiscal, la définition de la position assurée vaut plus que la limite : une limite trop basse laisse une part du dommage, une définition trop étroite n'en laisse aucune.

Ce qu'il faut retenir
  • 01La garantie de passif couvre l'inconnu ; une position fiscale identifiée est connue par définition et en sort : c'est un autre produit, pas une extension.
  • 02On y assure une incertitude sur la conclusion juridique tirée de faits que tout le monde connaît, et non une incertitude sur les faits.
  • 03La police transforme un désaccord sur une probabilité en une prime, ce qui débloque une opération où chacun est sincèrement convaincu d'avoir raison.
  • 04La définition de la position assurée vaut plus que la limite : l'administration n'est pas tenue par le fondement que le conseil avait anticipé.
  • 05L'assureur paie pour un raisonnement qu'il a souscrit : il approuve la défense, et transiger seul pour des raisons commerciales peut faire perdre la garantie.

Les notions de ce module