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Compter ce qui tombe ensemble

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Un portefeuille de risques climatiques ne se juge pas risque par risque. Deux cents sites dont chacun est acceptable peuvent former un ensemble qui ne l'est pas, si un seul évènement les touche tous. C'est la définition même du cumul, et c'est la seule question que la souscription individuelle ne peut pas poser, parce qu'elle regarde un dossier et que le cumul se voit sur le portefeuille entier. Un service qui ne mesure pas son cumul ne sait pas ce qu'il vend, quelle que soit la qualité de chacune de ses décisions.

La première difficulté est de choisir l'unité sur laquelle on compte, et le choix par défaut est presque toujours mauvais. On compte spontanément par commune, par département ou par code postal, parce que ce sont les champs dont on dispose. Or un évènement naturel ne connaît pas ces limites : une crue suit un bassin versant, une tempête suit une trajectoire, une sécheresse suit une formation géologique. Compter par département revient à mesurer un cumul avec un instrument dont les graduations ne sont pas celles du phénomène, et le résultat peut se tromper dans les deux sens.

L'unité pertinente est donc celle du péril, pas celle de l'administration. Pour l'inondation, le bassin versant et le sous-bassin. Pour la tempête, une maille large, parce que l'empreinte est grande et que tout le territoire est concerné à des degrés divers. Pour la sécheresse, la carte des formations argileuses. Pour le séisme, la zone sismique. Ces découpages existent et sont publics ; ce qui manque le plus souvent n'est pas la donnée mais la décision de rattacher chaque site à autre chose qu'à sa commune.

Vient ensuite la question de ce que l'on compte, et elle est moins évidente qu'elle en a l'air. Compter les valeurs assurées d'une zone donne une borne supérieure qui n'arrivera jamais : un évènement ne détruit pas tout ce qu'il touche. Compter la perte modélisée donne une grandeur juste mais qui dépend du modèle et de ses hypothèses. La pratique raisonnable garde les deux, parce qu'elles répondent à deux questions différentes : la première dit ce qu'on a mis dans la même pièce, la seconde ce qu'on s'attend à en perdre, et une direction qui ne dispose que de la seconde perd la capacité de voir une concentration que le modèle sous-estime.

Il faut nommer ici un cumul particulier, parce qu'il échappe à toutes les mailles géographiques : celui des sites qui ne sont pas au même endroit mais qui dépendent du même endroit. Un assureur peut n'avoir qu'une usine dans une vallée et se retrouver avec quinze sinistres, parce que quatorze de ses assurés dépendent de cette usine pour une pièce, et que leurs polices portent une extension de carence de fournisseur. Ce cumul-là ne se lit sur aucune carte : il se lit dans les extensions souscrites, et personne ne les agrège.

Le contrôle du cumul suppose enfin une décision d'organisation, faute de quoi la mesure ne sert à rien. Mesurer un cumul après coup produit un constat ; le tenir suppose une limite par zone, connue du souscripteur au moment où il dit oui, et un mécanisme qui l'informe quand la zone se remplit. Sans cela, la mesure arrive en comité trimestriel, alors que les affaires ont été écrites, et la seule action possible est de ne pas renouveler, c'est-à-dire de corriger une concentration avec douze mois de retard.

Il faut assumer ce que cette discipline coûte, parce qu'un cours qui ne le dit pas décrit un métier qui n'existe pas. Une limite de zone conduit à refuser des affaires bonnes en elles-mêmes, parce qu'elles arrivent après d'autres. C'est désagréable à expliquer à un courtier et c'est exactement le but : une capacité de zone est une ressource finie, et la seule manière de ne jamais refuser une bonne affaire est de découvrir en une nuit qu'on avait tout mis au même endroit.

Le cas travaillé

Un assureur entreprises mesure son cumul inondation par département. Sur le département où il est le plus présent, il affiche 1,8 milliard d'euros de valeurs assurées, réparties sur 240 sites, et sa limite interne est fixée à 2 milliards par département. Un rattachement par sous-bassin versant, fait pour la première fois, donne un autre tableau : 62 de ces sites, soit 780 millions de valeurs, sont dans le même sous-bassin, et 41 d'entre eux sont en aval du même ouvrage de protection. Par ailleurs, 18 contrats du portefeuille, situés dans quatre autres départements, portent une extension de carence de fournisseur désignant nommément un site logisticien qui se trouve dans ce sous-bassin. Que révèle ce rattachement, et qu'est-ce qui doit changer ?

L'analyse

La limite départementale n'était pas trop haute, elle mesurait autre chose que ce qu'elle croyait mesurer. Un département n'est pas une unité de péril : une crue suit un bassin, et un portefeuille réparti sur deux bassins d'un même département n'a pas le même cumul qu'un portefeuille concentré sur un seul. Ici le rattachement par sous-bassin montre que 43 % des valeurs du département sont exposées au même évènement, ce que la mesure précédente ne pouvait pas voir et ne verra jamais, quelle que soit la limite qu'on lui donne. Le second constat est plus dur encore : 41 sites en aval du même ouvrage de protection ne sont pas 41 risques, ils sont un risque unique porté par la tenue d'un ouvrage que l'assureur n'entretient pas et ne contrôle pas. Une carte d'aléa construite en supposant l'ouvrage fonctionnel ne dira rien de ce scénario, qui est pourtant celui où la charge se fait. Le troisième constat est celui que personne ne cherchait : les 18 extensions de carence désignant un site du sous-bassin ajoutent au cumul des contrats situés à des centaines de kilomètres, et cette part ne se lit sur aucune carte puisqu'elle est dans les extensions souscrites. Ce qui doit changer tient en trois décisions, dont aucune n'est un chiffre. Rattacher chaque site à son sous-bassin et non à sa commune, ce qui est un travail de données borné et fait une fois. Poser la limite sur l'unité du péril et non sur l'unité administrative, et la faire connaître au souscripteur au moment où il engage, pas au comité trimestriel qui constate. Et agréger les extensions de carence par site désigné, parce qu'un cumul qu'on ne compte pas n'est pas un cumul plus faible, c'est un cumul qu'on découvrira au moment de payer.

Ce qu'il faut retenir
  • 01Deux cents risques acceptables un par un peuvent former un ensemble qui ne l'est pas : le cumul est la seule question que la souscription individuelle ne peut pas poser.
  • 02L'unité de comptage est celle du péril, bassin versant, formation argileuse ou zone sismique, jamais celle de l'administration.
  • 03Valeurs assurées et perte modélisée répondent à deux questions : ce qu'on a mis dans la même pièce, et ce qu'on s'attend à en perdre.
  • 04Des sites en aval d'un même ouvrage de protection ne sont pas plusieurs risques, ils sont un risque porté par la tenue de cet ouvrage.
  • 05Une limite de zone n'a d'effet que si elle est connue du souscripteur au moment où il engage : mesurée en comité, elle ne fait que constater.
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