Parmi les périls du régime, la sécheresse occupe une place que sa discrétion rend trompeuse. Elle ne produit aucune image : pas de rue sous l'eau, pas de toit arraché, pas de journal télévisé. Elle produit des fissures, réparties sur des dizaines de milliers de maisons, déclarées des mois ou des années après l'été qui les a causées, et elle est devenue l'un des postes les plus lourds du régime. Un souscripteur qui n'a jamais eu à l'expliquer à son comité découvre en général le sujet par une provision qui se relève trois exercices de suite.
Le mécanisme est connu et il est lent. Les sols argileux se rétractent en perdant leur eau, gonflent en la reprenant, et ce mouvement différentiel sous des fondations superficielles fissure les maçonneries. Ce qui compte pour un portefeuille est la conjonction de deux attributs, et de deux seulement : un sol argileux sensible, et un bâti dont les fondations sont insuffisamment ancrées. L'exposition n'est donc ni une altitude, ni une distance à un cours d'eau : c'est une carte géologique croisée avec un mode constructif, et presque aucun fichier d'assurance ne porte le second.
La première difficulté pour un portefeuille est que ce péril n'a pas d'empreinte au sens des autres. Une tempête traverse en une nuit, une crue occupe un bassin pendant une semaine. Une sécheresse s'installe sur des régions entières pendant une saison, et ses effets se manifestent sur un calendrier propre à chaque maison, selon la profondeur de ses fondations et la présence d'un arbre à huit mètres. Il n'y a pas d'évènement au sens où le reste du métier l'entend : il y a une saison, et une longue queue de déclarations.
La deuxième difficulté en découle directement et c'est celle qui coûte : le décalage de déclaration. Un été sec produit des désordres qui apparaissent l'automne suivant, deviennent visibles l'hiver, sont déclarés au printemps quand le propriétaire s'inquiète, et attendent un arrêté qui reconnaîtra le trimestre concerné. Un exercice comptable peut donc se présenter comme excellent sur ce péril alors que sa charge est déjà constituée et simplement pas encore déclarée. Traiter ce retard comme de la chance est l'erreur classique, et elle se paie deux ans plus tard sur une provision qu'il faut expliquer.
La troisième difficulté est la nature de l'évènement au sens du régime, qui est administrative et non physique. La reconnaissance se fait par commune et par trimestre : deux communes voisines sur la même formation argileuse peuvent ne pas être reconnues sur la même période, et une même maison peut relever de deux arrêtés successifs pour un désordre qui n'a jamais cessé de progresser. Pour un portefeuille, cela signifie que le nombre de sinistres dépend d'une décision publique dont le rythme n'est ni celui du climat ni celui de la fissuration.
Il faut ajouter ce que la prévention peut et ne peut pas, parce que la question vient toujours. Sur le bâti existant, les remèdes tiennent aux abords : maîtriser les rejets d'eau, éloigner ou gérer la végétation la plus consommatrice, éviter les aménagements qui assèchent un côté et pas l'autre. Ils réduisent l'aggravation, ils ne suppriment pas la cause. Sur le bâti neuf, tout se joue à la conception, par une reconnaissance de sol et des fondations adaptées. Un portefeuille de maisons des années soixante-dix sur argile sensible porte donc un aléa qui ne se corrige plus, seulement s'il se connaît.
La conduite à tenir pour un portefeuille est différente de celle des autres périls et tient en trois gestes. On rattache les risques à la carte des formations argileuses plutôt qu'à une maille administrative, sans quoi l'exposition est invisible. On suit la charge de ce péril sur trois exercices glissants et jamais sur l'exercice en cours, parce que l'exercice en cours ne montre que ce qui a déjà été déclaré. Et l'on renseigne, pour les segments les plus exposés, l'année de construction et le type de fondation, qui sont les deux seuls attributs qui séparent un portefeuille sinistré d'un portefeuille voisin qui ne l'est pas.
Une mutuelle habitation clôture son exercice. Sur le péril sécheresse, elle a réglé 4,2 millions d'euros, contre 9,8 l'année précédente, et le comité y voit la fin d'un cycle défavorable : la charge est divisée par deux, la provision pour sinistres inconnus est maintenue au niveau de l'an passé, et le résultat technique de la branche habitation redevient positif. Trois faits figurent ailleurs dans les documents du même exercice. L'été a été le plus sec des quinze dernières années sur deux des trois régions où la mutuelle est présente. Quarante et une communes de son portefeuille ont déposé une demande de reconnaissance au titre de la sécheresse, et aucune n'a encore reçu de réponse. Enfin, 38 % du portefeuille est situé sur des formations argileuses sensibles, et l'année de construction n'est renseignée que pour un contrat sur quatre. Que faut-il dire au comité ?
La baisse de charge n'est pas une amélioration du risque, c'est le décalage propre au péril, et le comité lit un exercice à travers un instrument qui ne mesure pas ce qu'il croit. Les 4,2 millions réglés cette année sont, pour l'essentiel, la queue des étés précédents ; ce que l'été sec vient de constituer n'apparaîtra qu'à mesure que les fissures deviendront visibles, que les propriétaires déclareront, et que les arrêtés seront rendus. Les trois faits du dossier disent tous la même chose et se recoupent : un été exceptionnel sur deux régions de présence, quarante et une demandes communales en instance, et un portefeuille dont plus du tiers est sur argile sensible. Maintenir la provision pour sinistres non encore déclarés au niveau de l'an passé revient donc à provisionner une année ordinaire après une saison qui ne l'est pas. La conséquence pratique est double et elle ne se règle pas par un seul geste. Sur le provisionnement, la grandeur à regarder n'est pas la charge de l'exercice mais celle de trois exercices glissants, et le fait déclencheur de la constitution n'est pas l'arrêté mais la saison sèche : une charge qui attend un acte administratif pour être reconnue reste une charge déjà encourue. Sur la connaissance du portefeuille, l'absence d'année de construction sur trois contrats sur quatre est le vrai manque, parce qu'elle interdit de séparer ce qui est exposé de ce qui ne l'est pas : deux maisons sur la même argile, l'une de 1975 à fondations superficielles et l'autre de 2015 après étude de sol, n'ont pas le même risque et comptent ici pour deux lignes identiques. Le comité peut décider de ne rien changer à sa provision ; il ne peut pas le décider en croyant que le cycle est fini, parce que la moitié de l'information sur laquelle il se prononce n'est pas encore arrivée.
- 01L'exposition à la sécheresse n'est ni une altitude ni une distance à un cours d'eau : c'est une carte géologique croisée avec un mode constructif.
- 02Ce péril n'a pas d'empreinte au sens des autres : il y a une saison, puis une longue queue de déclarations étalée sur des années.
- 03Un exercice peut paraître excellent alors que sa charge est déjà constituée et pas encore déclarée : le retard n'est pas de la chance.
- 04L'évènement est administratif : reconnaissance par commune et par trimestre, sur un rythme qui n'est ni celui du climat ni celui de la fissuration.
- 05Année de construction et type de fondation sont les deux attributs qui séparent un portefeuille sinistré d'un portefeuille voisin qui ne l'est pas.