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Le centennal qui revient deux fois en dix ans

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« Crue centennale » est l'expression la plus employée du domaine et la plus mal comprise. Elle ne dit pas qu'un tel évènement se produit une fois par siècle, ni qu'il ne peut pas se produire deux ans de suite. Elle dit qu'en un point donné, pour une grandeur donnée, la probabilité d'atteindre ou de dépasser ce niveau est d'un pour cent au cours d'une année quelconque. C'est une probabilité annuelle déguisée en durée, et le déguisement produit à lui seul la moitié des malentendus avec les clients.

La première conséquence est arithmétique et elle surprend toujours. Si chaque année porte une chance sur cent, la probabilité de voir au moins un tel évènement sur trente ans n'est pas de trente pour cent mais d'environ vingt-six pour cent, et sur cent ans elle avoisine soixante-trois pour cent, pas cent. Inversement, rien n'interdit deux occurrences en dix ans : la probabilité en est faible, elle n'est pas nulle, et sur les quelque trente-cinq mille communes d'un pays, l'évènement improbable quelque part est un évènement certain partout.

La deuxième conséquence est que la période de retour s'attache à UN POINT et à UNE GRANDEUR, jamais à un évènement et jamais à un portefeuille. Une même tempête peut être trentennale sur une station et tricentennale vingt kilomètres plus loin. Un même débit peut être centennal à l'amont et cinquantennal à l'aval, parce qu'un affluent n'a pas réagi pareil. Parler de « la tempête centennale » sans dire où et sur quoi n'est donc pas une approximation de langage, c'est une phrase à laquelle on ne peut attribuer aucune valeur de vérité.

La troisième est la plus coûteuse en pratique : une période de retour d'ALÉA n'est pas une période de retour de PERTE. Un débit centennal qui survient sur une zone peu bâtie produit une perte décennale ; un débit trentennal qui survient là où l'on a construit une plateforme logistique depuis produit une perte bien plus rare que trente ans. Les deux échelles se confondent dans les conversations et elles se séparent dans les comptes. C'est la perte qui intéresse un assureur, et c'est l'aléa que les sources publiques documentent.

La quatrième tient à la manière dont ces nombres sont obtenus, et elle commande la prudence à leur porter. On dispose rarement de plus de cinquante à cent ans de mesures homogènes en un point. Une période de retour de deux cents ou de cinq cents ans n'est donc jamais observée : elle est extrapolée, par ajustement d'une loi statistique à la queue de la série. Le choix de cette loi est un choix d'expert, et deux choix également défendables peuvent écarter de trente pour cent le niveau attribué au deux-centennal. L'incertitude croît avec la rareté, exactement là où les traités de réassurance vont chercher leurs points d'attache.

Il faut ajouter que la série d'observations n'est pas toujours homogène, et qu'une série non homogène produit un nombre faux avec la même assurance qu'un nombre juste. Un bassin où l'on a construit un barrage, imperméabilisé trente pour cent de la surface ou recalibré un lit ne produit plus les mêmes débits pour la même pluie. Ajuster sur cinquante ans de mesures dont les vingt premières décrivent un bassin qui n'existe plus n'est pas une erreur de calcul, c'est une erreur de matière, et elle ne se voit pas dans le résultat.

La conclusion pratique est un vocabulaire de travail, pas une mise en garde. On ne dit pas « crue centennale » mais « débit de période de retour cent ans à telle station ». On ne compare pas deux périodes de retour sans savoir si elles portent sur l'aléa ou sur la perte. Et quand un client affirme qu'il a connu deux évènements centennaux en dix ans et que le modèle est donc faux, on a maintenant les trois réponses possibles : les deux évènements n'étaient pas centennaux au même point, ils n'étaient centennaux ni l'un ni l'autre en perte, ou la série sur laquelle le nombre a été ajusté ne décrit plus le bassin d'aujourd'hui. Les trois se vérifient.

Le cas travaillé

Un groupe de distribution exploite une plateforme logistique construite en 2016 sur une zone d'activité de bord de rivière. Elle est touchée par une crue en janvier 2023, puis à nouveau en novembre 2025. Le dirigeant refuse la hausse de tarif proposée au renouvellement, avec un argument qu'il croit décisif : les deux crues ont été présentées dans la presse locale comme centennales, deux évènements centennaux en trois ans sont impossibles, donc la modélisation sur laquelle l'assureur s'appuie est fausse et le tarif est indéfendable. Le dossier technique montre que la station de référence est à onze kilomètres en amont, que le bassin a vu deux zones d'activité sortir de terre depuis 2009, et que la plateforme a été bâtie sur un ancien terrain agricole remblayé de 60 centimètres. Comment répondre ?

L'analyse

L'argument est faux, mais aucune des trois réponses possibles ne consiste à dire que le client a mal lu son journal, et l'une d'elles lui donne partiellement raison. La première est que le qualificatif de centennal, tel qu'il a circulé, porte sur un débit mesuré à une station située à onze kilomètres, ce qui n'établit rien sur la période de retour au droit de la plateforme : deux évènements centennaux à la station ne sont pas deux évènements centennaux ici, et rien dans le dossier ne dit ce qu'ils valaient à cet endroit. La deuxième est que la période de retour d'un débit n'est pas celle d'une perte : sur un site remblayé de 60 centimètres, le seuil à partir duquel l'eau entre n'est pas celui du terrain naturel, si bien que la distribution des pertes du site est décalée par rapport à celle des débits, dans les deux sens selon le niveau. La troisième est celle qui mérite d'être instruite pour elle-même : l'ajustement statistique qui a produit le nombre repose sur une série d'observations, et deux zones d'activité sorties de terre depuis 2009 signifient que le bassin des vingt dernières années ne produit plus les mêmes débits pour la même pluie que celui des cinquante précédentes. Si la série n'a pas été corrigée de cette non-stationnarité, la période de retour affichée est trop longue, c'est-à-dire que l'évènement est plus fréquent qu'annoncé. La conclusion est donc l'inverse de celle du dirigeant : la faiblesse qu'il désigne, si elle existe, joue contre lui, et elle ne se règle ni par un tarif ni par un argument, mais en demandant sur quelle série et sur quelle station le nombre a été ajusté.

Ce qu'il faut retenir
  • 01Une période de retour est une probabilité annuelle déguisée en durée : un pour cent par an, pas une fois par siècle.
  • 02Elle s'attache à un point et à une grandeur : la même tempête est trentennale ici et tricentennale vingt kilomètres plus loin.
  • 03Une période de retour d'aléa n'est pas une période de retour de perte, et c'est la perte qui intéresse un assureur.
  • 04Au-delà de la longueur de la série mesurée, le nombre est extrapolé : deux ajustements également défendables peuvent s'écarter de trente pour cent.
  • 05Un bassin urbanisé ou recalibré rend la série non homogène, et une série non homogène produit un nombre faux avec l'assurance d'un nombre juste.
Les notions de ce module