Le négoce de matières premières se finance selon une logique qui n'est pas celle du crédit d'entreprise et qu'il faut saisir avant d'y appliquer une couverture. Un prêteur qui finance une cargaison de cuivre ou de céréales ne regarde pas d'abord le bilan de son emprunteur : il regarde la marchandise, le contrat de vente à un acheteur final solvable, et le mécanisme par lequel le produit de cette vente viendra le rembourser avant de passer par les comptes de l'emprunteur. On appelle cela financer une opération plutôt qu'une entreprise, et cette structure est réputée sûre parce qu'elle se dénoue toute seule. Le risque politique est précisément ce qui l'empêche de se dénouer toute seule.
Trois montages coexistent et ne portent pas le même risque. Le préfinancement à l'exportation avance des fonds à un producteur avant même que la marchandise n'existe, contre l'engagement de livrer ; c'est le plus exposé, puisqu'il finance une production future dans le pays du risque. Le financement d'un stock adossé à des récépissés d'entrepôt porte sur une marchandise qui existe mais qui est physiquement située chez le débiteur. Le financement de la marchandise en transit est le mieux placé, puisque le bien a quitté le territoire. Ces trois positions se distinguent par une seule question : où se trouve la marchandise le jour où le pays ferme.
Le mécanisme central de ces montages est le compte séquestre situé hors du pays, sur lequel l'acheteur final paie directement, et d'où le prêteur se rembourse avant que le solde ne remonte au vendeur. C'est ce compte qui fait la sûreté, davantage que les gages sur la marchandise, et c'est lui que le risque politique attaque. Une réglementation de change qui impose le rapatriement des recettes d'exportation, une obligation de céder une part des devises à la banque centrale, ou une instruction faite aux acheteurs de payer localement, vident le mécanisme sans toucher au contrat. Le montage tient donc à une règle du pays du vendeur, qui peut changer par circulaire.
S'ajoute une deuxième vulnérabilité, propre à cette activité : la marchandise elle-même est saisissable, réquisitionnable et parfois interdite d'exportation. Un État qui manque d'un produit sur son marché intérieur en interdit la sortie, et c'est une mesure fréquente sur les denrées alimentaires et l'énergie. Le prêteur détient alors un gage sur une marchandise qui existe, qu'il ne peut ni sortir ni vendre à l'acheteur final, et dont la valeur locale n'a plus de rapport avec le prix du contrat. Le sinistre est réel et il ne ressemble à aucun impayé classique : il n'y a pas de refus de payer, il y a une marchandise immobilisée par une décision publique.
La couverture de ces opérations combine donc des garanties que l'on présente ordinairement séparément, et c'est l'assemblage qui compte. Le non-transfert répond au blocage des recettes, la confiscation ou la réquisition répond à la saisie du stock, l'interdiction d'exporter relève d'une garantie de rupture de contrat ou d'acte de gouvernement selon les rédactions, et le défaut du producteur reste un risque de crédit ordinaire. Une opération réputée couverte peut ainsi se révéler nue sur le seul mécanisme qui a joué, parce que la police a été souscrite sur la famille de risque et non sur le déroulement concret de l'opération. La lecture utile part du montage et vérifie chacun de ses points de rupture.
Un point de méthode mérite d'être dit parce qu'il différencie ces dossiers : ici, la preuve du sinistre est en grande partie physique. Le prix des matières premières est public et daté, les cargaisons sont tracées par des connaissements et des rapports d'inspection, les stocks sont contrôlés par des tiers détenteurs, et les décisions publiques qui les bloquent sont écrites. Un dossier bien tenu est donc plus facile à établir que sur une créance commerciale ordinaire, à condition d'avoir conservé la chaîne documentaire, ce qui suppose des inspections indépendantes plutôt que des attestations du débiteur.
Ce qui se retient est une inversion du regard. Sur ces opérations, on ne demande pas si le débiteur est solvable, on demande où se trouve la marchandise, par quel compte passe l'argent, et quelle décision publique peut interrompre l'un ou l'autre. Trois vérifications en découlent : la localisation du compte de dénouement et la réglementation de change qui lui est applicable, la localisation physique de la marchandise à chaque étape et la possibilité d'un blocage à l'exportation, et la cohérence entre les garanties souscrites et ces deux points de rupture. Une opération bien montée résiste à un défaut ; c'est à une circulaire qu'elle doit résister.
Une banque européenne préfinance 11 millions d'euros à un producteur agricole d'Afrique de l'Est, remboursables sur les recettes d'une récolte vendue d'avance à un négociant européen. Le contrat prévoit que le négociant paie sur un compte séquestre situé à Londres, d'où la banque se rembourse avant que le solde ne remonte au producteur. La récolte est bonne et stockée en entrepôt sous contrôle d'un tiers détenteur. Le 12 août, à trois semaines de l'embarquement, le gouvernement interdit l'exportation de cette denrée pour six mois afin d'approvisionner le marché intérieur, et impose que les stocks existants soient vendus localement à un prix administré représentant 40 pour cent du prix mondial. Où est le sinistre ?
Il faut d'abord constater qu'aucun des mécanismes de sûreté n'a échoué et que la banque perd quand même. Le producteur n'a pas fait défaut, la récolte existe, le tiers détenteur la contrôle, le négociant est solvable, et le compte séquestre de Londres est intact : il ne recevra simplement jamais rien, puisque la marchandise ne sortira pas. C'est la caractéristique de ces montages, dont la sûreté réelle est le dénouement automatique et non les gages : ils résistent à un défaut et pas à une circulaire. Le sinistre se situe donc à deux endroits distincts qu'il faut qualifier séparément, parce qu'ils ne relèvent pas de la même garantie. L'interdiction d'exportation est une mesure publique qui empêche l'exécution du contrat de vente, et elle se traite en rupture de contrat ou en acte de gouvernement selon la rédaction souscrite, pas en non-transfert, puisque aucune recette n'est bloquée à la sortie. La vente forcée au prix administré est autre chose : c'est une privation de valeur sur la marchandise gagée, qui relève de la réquisition ou de la mesure équivalente à une expropriation, et elle se chiffre sur l'écart entre le prix mondial daté et les 40 pour cent perçus. La position de la banque dépend donc entièrement de ce qu'elle a souscrit, et une couverture achetée sur la famille non-transfert la laisserait nue sur les deux mécanismes qui ont joué. Ce qui joue en sa faveur est la preuve : prix publics et datés, rapports d'inspection du tiers détenteur, décret écrit. Le dossier est solide sur les faits ; il est fragile sur le périmètre de la police.
- 01Ces montages financent une opération et non une entreprise : leur sûreté réelle est le dénouement automatique, pas les gages sur la marchandise.
- 02Trois positions se distinguent par une seule question : où se trouve la marchandise le jour où le pays ferme, chez le producteur, en entrepôt ou en transit.
- 03Le compte séquestre hors du pays fait la sûreté, et une réglementation de change ou une instruction de payer localement le vide sans toucher au contrat.
- 04Une interdiction d'exportation produit un sinistre sans aucun impayé : il n'y a pas de refus de payer, il y a une marchandise immobilisée.
- 05La couverture doit épouser le montage et non la famille de risque : une police achetée sur le mauvais mécanisme laisse nu sur celui qui joue.