La garantie de perte sectorielle, connue sous le sigle anglais ILW, est l'instrument le plus déroutant de la famille, parce qu'elle rompt avec le principe qui gouverne toute l'assurance : elle ne regarde pas la perte de celui qui l'achète. Ce qui la déclenche est le niveau de perte assurée subi par l'ensemble du marché à la suite d'un évènement, mesuré par un indice reconnu. Si cette perte sectorielle dépasse un seuil convenu, le vendeur verse à l'acheteur un montant fixé d'avance, que l'acheteur ait perdu beaucoup, peu, ou rien.
La rédaction est d'une simplicité qui explique le succès de l'instrument. Un ILW se décrit en trois données : l'évènement couvert, le seuil de perte sectorielle, et le montant payé. Il n'y a ni déclaration de sinistre, ni expertise, ni discussion sur ce qui est couvert par la police sous-jacente, ni période de liquidation. Le règlement suit la publication de l'estimation de l'indice, donc des semaines plutôt que des années. Pour un acheteur qui a besoin de capacité vite, en pleine saison, c'est parfois le seul instrument disponible.
Sa forme la plus répandue est binaire : le seuil est franchi et le montant entier est dû, il ne l'est pas et rien n'est dû. Cette discontinuité est brutale et parfaitement assumée, elle n'est pas un défaut de rédaction. Il existe des variantes dites en couche, où le paiement suit la perte sectorielle entre deux seuils plutôt que de tomber d'un coup, et des variantes qui subordonnent le paiement à la double condition que l'indice soit franchi et que l'acheteur ait lui-même subi une perte, ce qui rapproche l'instrument d'une réassurance ordinaire.
Cette dernière variante mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle dit ce que l'instrument est du point de vue du droit. Un ILW purement indiciel, sans condition de perte propre, ressemble à un pari sur un évènement dont l'acheteur n'a pas besoin de subir les conséquences, et cette ressemblance a des conséquences comptables et réglementaires selon les juridictions : un contrat qui ne transfère pas un risque d'assurance ne se traite pas comme de la réassurance. La condition de perte propre existe en grande partie pour cela, et elle change le classement de l'opération autant que son économie.
Qui vend, et qui achète. Les vendeurs sont le plus souvent des fonds spécialisés dans le risque assurantiel, attirés par un instrument liquide, standardisé, dont l'exposition se décrit en deux nombres et se compare d'un contrat à l'autre. Les acheteurs sont des assureurs et des réassureurs qui cherchent à couvrir rapidement une exposition catastrophe, à compléter un programme dont une couche n'a pas trouvé preneur, ou à se protéger d'un pic en fin de saison. C'est un marché de gré à gré qui fonctionne à la vitesse d'un marché financier.
Ce que l'acheteur cède en échange de cette vitesse est nommé et il n'est pas négociable : c'est le risque de base. L'écart entre sa perte propre et la perte sectorielle qui déclenche le paiement peut jouer dans les deux sens, et il joue d'autant plus fort que son portefeuille est concentré sur une zone ou un type de risque particulier. Un assureur régional dont la part de marché est infime dans l'indice national achète un instrument dont le déclenchement dépend presque entièrement de ce qui arrive aux autres.
D'où une règle pratique que les praticiens appliquent avant de regarder le prix. Un ILW se choisit en comparant la géographie et la composition de son propre portefeuille à celles de l'indice retenu, et non en comparant deux prix. Deux ILW au même seuil et au même montant ne valent pas la même chose pour deux acheteurs différents, et le même ILW ne vaut pas la même chose pour un même acheteur d'une année sur l'autre si son portefeuille s'est déplacé. C'est l'inverse exact d'une couche indemnitaire, qui suit l'assuré où qu'il aille.
Un assureur présent sur une seule région côtière achète en juin 2026 un ILW binaire de 25 millions d'euros, déclenché si la perte assurée du marché national dépasse 8 milliards d'euros sur un évènement tempête. En octobre, une tempête touche le pays : l'indice publie une estimation de 9,1 milliards, et la perte propre de l'assureur s'établit à 6 millions d'euros. En décembre, une seconde tempête ravage sa région : sa perte propre atteint 31 millions, et l'indice national publie 5,4 milliards. Quel est le résultat des deux évènements ?
Les deux évènements illustrent les deux sens du risque de base sur le même contrat et dans la même année, ce qui est rare mais parfaitement possible. Sur le premier, le seuil de 8 milliards est franchi puisque l'indice publie 9,1, donc les 25 millions sont dus intégralement, quelle que soit la perte propre de l'assureur : il encaisse 25 millions pour une perte de 6 millions, soit un risque de base positif de 19 millions. Ce n'est pas une aubaine sans conséquence, et c'est le point que la comptabilité et parfois le régulateur regarderont : un instrument qui paie très au-delà de la perte subie interroge sur le transfert de risque d'assurance réellement opéré, et c'est précisément ce que la variante à condition de perte propre existe pour corriger. Sur le second, le seuil n'est pas franchi puisque l'indice publie 5,4 milliards, donc rien n'est dû, alors même que l'assureur subit sa perte la plus lourde de l'année, 31 millions. C'est le risque de base négatif, et il est le problème structurel de l'instrument : un portefeuille concentré sur une région peut être dévasté par un évènement qui reste modeste à l'échelle nationale. La leçon pour le renouvellement n'est pas que l'ILW a mal fonctionné, il a fait exactement ce qui était écrit. Elle est que le choix de l'indice était mal ajusté au portefeuille : un indice régional, ou un seuil national plus bas, aurait suivi la sinistralité de cette maison de plus près, et c'est cette comparaison entre géographie propre et géographie de l'indice qui se fait avant de discuter du prix.
- 01Une garantie de perte sectorielle se déclenche sur la perte assurée de tout le marché, mesurée par un indice, et non sur la perte de celui qui l'achète.
- 02Elle se décrit en trois données : l'évènement, le seuil sectoriel, le montant payé. Ni déclaration, ni expertise, ni période de liquidation.
- 03Sa forme la plus répandue est binaire, et cette discontinuité est assumée : le seuil est franchi et tout est dû, ou il ne l'est pas et rien ne l'est.
- 04La variante qui subordonne le paiement à une perte propre de l'acheteur existe largement pour des raisons de classement : un contrat qui ne transfère pas de risque d'assurance ne se traite pas comme de la réassurance.
- 05Ce que l'acheteur cède en échange de la vitesse est le risque de base, et il se creuse d'autant plus que son portefeuille est concentré.
- 06Un ILW se choisit en comparant la géographie de son portefeuille à celle de l'indice, pas en comparant deux prix.