L'insurtech promettait de disrupter l'assurance comme la fintech avait bousculé la banque. Mais on ne disrupte pas le portage du risque comme une interface. La promesse n'a été ni tenue ni trahie, elle a été transformée, de la conquête vers l'infrastructure.
Au milieu des années 2010, une promesse a saisi le monde de l'assurance, celle que la technologie allait disrupter le secteur comme elle avait bouleversé la banque, le commerce ou les transports. Sous le terme d'insurtech s'est rassemblée une génération d'entreprises convaincues que l'assurance n'était au fond qu'un vieux logiciel mal écrit, qu'il suffisait de réécrire avec des interfaces fluides, des algorithmes et une vente directe au consommateur. L'argument était séduisant. L'assurance repose sur la statistique et la probabilité, terrain a priori idéal pour l'automatisation, et ses acteurs traditionnels souffraient d'une image de lourdeur, de lenteur et de défiance. Les fondateurs de l'insurtech promettaient une assurance instantanée, transparente, aimable, débarrassée du courtier et de la paperasse, et portée par une marque plutôt que par un réseau d'agents.
Le modèle mental des fondateurs venait largement de la fintech, qui avait effectivement bousculé la banque de détail. Mais l'analogie portait en elle une erreur de raisonnement. La banque de détail est pour une large part une activité d'information et de distribution, où la technologie peut désintermédier l'agence, accélérer le paiement et abaisser les coûts sans transformer la nature du produit. L'assurance, elle, n'est pas seulement une distribution, c'est avant tout une promesse de payer un sinistre futur et incertain, adossée à du capital et à une mutualisation. Disrupter la distribution de l'assurance était à la portée du logiciel, disrupter le portage du risque ne l'était pas. En important le schéma de la fintech sans cette distinction, l'insurtech a confondu la couche mince et visible du métier, l'interface, avec sa couche épaisse et invisible, le bilan.
Les marchés ont épousé cette promesse avec ferveur. Lemonade, figure de proue de la vente directe, entre en bourse en juillet 2020 et voit son action, introduite à 29 dollars, dépasser 180 dollars au début de 2021, portant sa valorisation à environ 9 milliards de dollars alors qu'elle ne détenait qu'environ 200 millions de dollars de primes en portefeuille1. Root, assureur automobile fondé sur les données de conduite, s'introduit la même année pour une valorisation de près de 6,75 milliards, supérieure à la capitalisation boursière du réassureur Scor, pourtant établi et rentable2. Hippo, spécialiste de l'habitation connectée, vise une valorisation de plusieurs milliards. Le financement mondial de l'insurtech culmine en 2021, avec environ 17 milliards de dollars investis sur l'année et un sommet trimestriel proche de 5,3 milliards au dernier trimestre3. La promesse semblait alors non seulement crédible, mais imminente.
La réalité du métier d'assureur s'est rappelée aux disrupteurs par l'intermédiaire d'un indicateur que nulle interface ne peut embellir, le ratio combiné. Ce ratio rapporte la somme des sinistres et des frais aux primes encaissées, et tout niveau supérieur à 100 signifie que l'assureur perd de l'argent sur son activité de souscription, aussi élégante soit son application. Or les pionniers de l'insurtech ont affiché pendant des années des ratios combinés très au-dessus de ce seuil, révélant qu'ils acquéraient certes des clients avec brio, mais qu'ils les assuraient à perte. La technologie avait résolu le problème de la distribution sans résoudre celui de la souscription, qui est le cœur réel du métier. On pouvait séduire l'assuré en quelques clics et néanmoins se tromper sur le prix du risque qu'il transférait.
Cette difficulté n'était pas conjoncturelle, elle tenait à un avantage structurel des acteurs établis, leur fossé de données. Tarifer un risque suppose un historique de sinistres suffisamment long et profond pour estimer la fréquence et la sévérité des pertes, et les grands assureurs disposent de décennies de données là où les nouveaux venus partaient d'une feuille blanche. Pour croître vite, les insurtech ont souscrit des portefeuilles qu'elles connaissaient mal, et la loi des grands nombres, qui protège l'assureur patient, se retourne contre l'assureur pressé. Le métier qu'elles prétendaient réinventer reposait précisément sur la ressource qu'elles ne possédaient pas, l'expérience accumulée du risque8. La promesse de disruption se heurtait ainsi à un mur que le logiciel seul ne pouvait franchir.
À ce fossé de données s'ajoutait un piège économique propre au modèle de vente directe. En renonçant aux agents, les insurtech devaient acheter leur visibilité par la publicité numérique, dont le coût d'acquisition d'un client a fortement augmenté à mesure que la concurrence s'intensifiait. Or l'assurance des particuliers se caractérise par une fidélité fragile et une rotation élevée, si bien qu'un client coûteux à acquérir peut partir avant d'avoir été rentabilisé. Le modèle supposait que la valeur d'un client sur la durée dépasserait son coût d'acquisition, équation qui ne se vérifiait pas tant que la sinistralité restait mal maîtrisée. Root en a fait l'expérience la plus brutale en assurance automobile, segment hyperconcurrentiel où ses ratios ont longtemps interdit toute rentabilité durable, l'obligeant à un repli et à une rechute en perte après un bref exercice bénéficiaire7.
L'euphorie s'est brisée net. La remontée des taux d'intérêt et la correction générale des valeurs technologiques ont mis fin, dès 2022, à la tolérance des investisseurs pour des pertes prolongées au nom d'une croissance future. Les multiples de revenus des insurtech cotées se sont effondrés, et le financement privé s'est tari dans leur sillage. Le financement trimestriel mondial est retombé dans une fourchette de un à un milliard et demi de dollars à partir du début de 2023, très loin du sommet de 5,3 milliards de la fin 2021, et le troisième trimestre 2025 ne totalisait plus qu'environ un milliard, en repli de 17 % sur un an3. La capitalisation de Hippo s'est contractée de plus de 95 % par rapport à sa valorisation d'introduction, et les tours de financement géants, qui dépassaient la trentaine en 2021, sont tombés à quelques unités4.
Au-delà des chiffres, c'est un récit qui s'effondrait. La narration d'une disruption inéluctable, qui voyait les jeunes pousses remplacer les assureurs centenaires, cédait la place à un constat plus sobre, celui d'entreprises peinant à atteindre la rentabilité dans un métier qu'elles avaient sous-estimé. Le nombre de licornes de l'insurtech, qui avait culminé autour de cinquante-huit à l'échelle mondiale, s'est réduit à mesure que plusieurs acteurs entraient en bourse à des valorisations diminuées, étaient rachetés ou perdaient leur statut lors de tours de financement à la baisse4. La promesse n'était pas seulement retardée, elle était requalifiée. L'insurtech découvrait qu'elle n'avait pas réinventé l'assurance, mais qu'elle s'était cognée à sa nature profonde.
Le marché public a joué le rôle de juge implacable. Plusieurs insurtech avaient choisi la voie rapide de la cotation par fusion avec une société d'acquisition à vocation spécifique, ces véhicules qui permettaient d'entrer en bourse sans le filtre d'une introduction classique. Lorsque l'enthousiasme est retombé, ces structures ont laissé des actionnaires lourdement déficitaires, et la défiance s'est étendue à l'ensemble du secteur, fermant pour un temps la fenêtre des nouvelles cotations. La sanction boursière a précédé et amplifié la sanction du financement privé, car les investisseurs en capital-risque calibrent leurs valorisations sur les multiples des sociétés cotées comparables. La chute des secondes a donc mécaniquement déprécié les premières, propageant la correction du marché public vers le marché privé et accélérant la sélection entre les modèles viables et les autres.
De cette correction est née une mutation silencieuse mais décisive du modèle. Les survivants les plus avisés ont cessé de vouloir remplacer les assureurs pour entreprendre de les servir. Le centre de gravité de l'insurtech s'est déplacé de la disruption vers l'infrastructure, c'est-à-dire de la vente directe au consommateur vers la fourniture de briques technologiques aux acteurs établis, et vers les modèles d'agence de souscription, les managing general agents, qui placent le risque sans en porter le bilan9. Le rachat par Munich Re de NEXT Insurance pour 2,6 milliards de dollars, valorisation en net repli par rapport aux ambitions passées, et l'introduction en bourse d'Accelerant, plateforme reliant les agences de souscription spécialisées aux investisseurs, pour 3,4 milliards de dollars, illustrent ce basculement vers une insurtech d'infrastructure plutôt que de conquête.
L'attrait du modèle d'agence de souscription tient à son économie même, qui inverse la difficulté du modèle de vente directe. L'agence place le risque, perçoit une commission et laisse le portage du capital à un porteur de risque tiers, généralement un réassureur ou un assureur établi. Elle capte ainsi la part technologique et distributive de la chaîne de valeur, celle où ses outils excellent, sans immobiliser le capital ni supporter la volatilité de la sinistralité, celle où les pionniers avaient échoué. Ce découplage entre la distribution intelligente et le portage du risque permet une croissance moins gourmande en capital et une rentabilité plus rapide, à condition que la qualité de souscription soit au rendez-vous. Il consacre une division du travail où l'insurtech fournit le cerveau et l'assureur le bilan.
Le second axe de cette mutation est la distribution embarquée, qui consiste à proposer la couverture au moment précis où le besoin naît, à l'intérieur d'un autre parcours d'achat. Plutôt que d'attirer le client vers une marque d'assurance, on insère l'assurance dans une transaction préexistante, le crédit, l'achat d'un animal de compagnie ou la grande distribution. Cette logique a donné naissance à des partenariats où l'assureur s'efface derrière la plateforme qui distribue son produit, et où la technologie sert non plus à séduire directement mais à s'intégrer discrètement. Là encore, la valeur de l'insurtech ne réside plus dans le remplacement de la chaîne assurantielle, mais dans sa fluidification. La part des opérations du secteur adossées à l'intelligence artificielle a parallèlement bondi jusqu'aux deux tiers environ, confirmant que le capital se réoriente vers les outils plutôt que vers les marques10.
Il serait injuste de conclure à un échec pur et simple, car la technologie a tenu une partie de ses promesses, mais sur le front qu'elle maîtrisait réellement, celui de l'efficience opérationnelle. La gestion automatisée des sinistres et de la souscription a authentiquement réduit les délais et les coûts, et permis des gains de marge tangibles. Lemonade, dont les robots traitent l'essentiel des demandes courantes en quelques minutes, a vu sa marge brute passer d'environ 29 % en 2023 à 39 % à la mi-2025, et son ratio de sinistralité s'améliorer d'environ 79 % en 2024 à 67 % en milieu d'année suivante, grâce à une tarification et une souscription mieux outillées6. La technologie n'a donc pas échoué, elle a simplement prouvé sa valeur sur le front et au guichet, là où elle compresse la friction, et non au cœur actuariel du métier.
Plus révélateur encore, ces gains ne sont pas restés l'apanage des insurtech. Les assureurs établis ont adopté à leur tour l'automatisation des sinistres, les modèles de tarification enrichis de données et les parcours numériques, souvent en rachetant les jeunes pousses qui les avaient mis au point ou en nouant avec elles des partenariats. La diffusion de l'innovation s'est ainsi faite des disrupteurs vers les incumbents, et non l'inverse, ce qui constitue le démenti le plus net de la thèse de la disruption. La valeur créée par l'insurtech a bien été réelle, mais elle a été captée pour une large part par ceux qu'elle prétendait évincer, transformant une promesse de remplacement en un programme de modernisation de l'industrie tout entière.
Le redressement des pionniers est lui-même instructif, car il s'est obtenu non en s'éloignant de l'assurance classique mais en s'en rapprochant. Hippo a renoué avec un bénéfice net de 58 millions de dollars en 2025, contre une perte de 41 millions l'année précédente, mais son ratio combiné, bien qu'en forte amélioration, demeurait à 113, signe que sa souscription restait déficitaire et que le bénéfice tenait pour partie à des cessions d'actifs5. Root est repassé en légère perte après un exercice rentable, et Lemonade, malgré une réduction continue de ses pertes, opérait toujours dans le rouge fin 20256. Le chemin vers la rentabilité a partout consisté à adopter la discipline de souscription, la prudence tarifaire et la gestion des coûts des assureurs traditionnels, c'est-à-dire à devenir un peu plus ce que l'insurtech prétendait dépasser.
Au terme de cette trajectoire, la question initiale, la promesse de l'insurtech a-t-elle été tenue ou trahie, appelle une réponse plus subtile que l'alternative ne le laisse croire. Elle n'a été ni l'une ni l'autre, elle a été transformée. La promesse de disruption, au sens d'un remplacement des assureurs par des entreprises de logiciel, a bel et bien été trahie, parce qu'elle reposait sur une erreur de diagnostic. L'assurance n'est pas un problème de logiciel que la technologie pouvait résoudre, c'est un problème de bilan et de portage de risque que la technologie pouvait au mieux alléger. Le capital à immobiliser, la solvabilité à respecter et surtout la souscription à maîtriser forment un noyau irréductible que nulle interface ne dissout. C'est ce noyau qui a discipliné les disrupteurs et les a ramenés vers le métier.
Mais une autre promesse, plus modeste et plus durable, a été tenue. La technologie a réduit le coût et la friction de l'assurance partout où l'enjeu n'était pas le portage du risque lui-même, dans la distribution, la gestion des sinistres et l'expérience client, et elle a fourni aux acteurs établis les outils de leur propre modernisation. La frontière où l'insurtech crée de la valeur s'est révélée être celle où elle sert la fonction assurantielle au lieu de prétendre la supplanter. Cette leçon dépasse l'insurtech, car elle annonce le sort probable de l'intelligence artificielle dans l'assurance, sujet d'autres articles de cette série, à savoir un puissant levier d'efficience et de tarification, et non un substitut au métier de porteur de risque11. La vraie question des prochaines années n'est donc plus de savoir si la technologie disruptera l'assurance, elle ne le fera pas au sens où on l'entendait, mais jusqu'où elle saura en compresser la part mécanisable, et notamment la tarification au plus près du comportement de l'assuré, dont le prochain article de cette série explorera les promesses et les dérives.
Cette frontière de la tarification comportementale est précisément celle où la leçon de l'insurtech va être mise à l'épreuve. Si la technologie ne peut abolir le portage du risque, elle peut en revanche affiner la connaissance de ce risque jusqu'à l'échelle de l'individu, en exploitant les données de conduite, de santé ou d'usage. La promesse est alors d'une tarification plus juste, récompensant les comportements vertueux ; la dérive possible est celle d'une assurance qui, à force d'individualiser le risque, en vient à détruire la mutualisation qui la fonde. L'insurtech aura montré que la technologie ne remplace pas l'assureur ; reste à savoir si, en le rendant trop clairvoyant, elle ne menace pas l'idée même d'assurance.
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