Le risque que tout le monde a en même temps
Au printemps 2020, des dizaines de milliers d'entreprises ont déposé la même déclaration, la même semaine, pour la même raison. Le restaurant, la salle de sport, le cinéma, le dentiste croyaient tenir chacun sa propre garantie contre la perte d'exploitation. Ils ont découvert, tous ensemble, qu'ils tenaient la même police contre le même événement.
Chacun de ces commerçants avait souscrit sa couverture en pensant à son propre malheur, un incendie, un dégât des eaux, une fermeture administrative isolée. L'assurance de perte d'exploitation existait pour cela, remettre debout une affaire frappée par un sinistre singulier, pendant que les autres continuaient de tourner et de payer leurs primes. La pandémie a renversé cette hypothèse silencieuse. Elle a fermé le restaurant, la salle et le cinéma le même jour, dans la même ville, dans le même pays, et sur toute la planète presque en même temps. L'assurance conçue pour des infortunes séparées s'est trouvée devant une infortune commune, et elle a compris, trop tard, qu'elle n'avait jamais été bâtie pour cela.
Voici la thèse. La pandémie a révélé que l'assurance possède un angle mort, non pour les risques rares, ni même pour les risques graves, mais pour les risques simultanés. L'assurance survit à la gravité en l'étalant, sur des gens différents, à des moments différents, en des lieux différents. Une pandémie fait s'effondrer ces deux axes d'un coup, le temps et l'espace, en frappant tout le monde partout au même instant. Ce qui la rend inassurable, c'est sa synchronie. Au printemps 2020, la même fermeture administrative a frappé en quelques jours des milliers de commerces que les portefeuilles de perte d'exploitation tenaient pour indépendants. Et la synchronie révèle une chose terrifiante, que des risques que l'assureur croyait indépendants étaient en secret le même risque sous des noms différents.
La diversification et son effondrement
Pour saisir la portée de ce constat, il faut revenir à ce qu'est l'assurance au fond, une machine à diversifier dans le temps et dans l'espace. Elle repose sur la loi des grands nombres, qui n'opère qu'à une condition, l'indépendance des sinistres. Si les malheurs des uns sont sans rapport avec ceux des autres, alors sur un grand portefeuille les écarts se compensent, et l'assureur peut prévoir avec assez de sûreté ce qu'il paiera dans l'année. Toute la solidité de l'édifice tient à cette indépendance supposée, elle est le sol invisible sous les pieds de l'actuaire.
Une pandémie est la cause commune à l'état pur. Elle ne frappe pas mille risques distincts, elle actionne mille fois le même interrupteur, et la loi des grands nombres, privée d'indépendance, ne se dégrade pas doucement, elle s'effondre d'un bloc. Le portefeuille qui semblait diversifié parce qu'il contenait mille noms différents se révèle un pari unique, dès l'instant où la cause devient universelle. L'image juste est celle d'un portefeuille financier que l'on croyait prudent parce qu'il détenait mille titres, jusqu'à ce qu'un choc commun montre qu'ils montaient et descendaient tous ensemble. La pandémie n'a pas ajouté un risque au portefeuille, elle a révélé une corrélation cachée qui s'y trouvait depuis toujours, jamais tarifée parce qu'elle n'avait jamais joué.
Le sinistre qui n'a pas de dehors
On objectera que l'assurance affronte depuis toujours des catastrophes énormes, ouragans, séismes, sans s'effondrer. C'est vrai, mais ces catastrophes ont un dehors. Un ouragan ravage une région et en épargne mille autres, il passe en quelques jours et laisse les années suivantes intactes. La réassurance vit précisément de ce dehors, elle diversifie dans l'espace, en couvrant des régions qui ne sont pas frappées ensemble, et dans le temps, en comptant sur les années calmes pour reconstituer ce que les années dures ont coûté. Une pandémie n'a ni dehors géographique ni dehors temporel. Elle ne laisse aucune région indemne où puiser, aucune année voisine où se refaire, elle occupe tout l'espace et s'étire sur un temps long. Elle retire à l'assurance l'ailleurs et le plus tard sur lesquels reposait toute sa capacité d'absorption.
Pire encore, la pandémie frappe l'assureur des deux côtés de son bilan à la fois. Une catastrophe ordinaire ne touche que le passif, elle fait monter les sinistres à payer pendant que les placements qui garantissent les réserves restent stables. Un choc systémique, lui, fait exploser les sinistres au moment précis où les marchés s'effondrent, si bien que l'actif fond quand le passif enfle. L'assureur doit payer davantage juste quand ce qu'il possède vaut moins, et cette corrélation entre ses engagements et ses avoirs est le cauchemar de la solvabilité, car elle attaque en même temps la promesse et les moyens de la tenir. En mars 2020, les déclarations de sinistre montaient pendant que les marchés actions perdaient environ un tiers de leur valeur en un mois, et le même choc frappait les assurés et les placements censés les indemniser.
La corrélation que personne n'avait vue
C'est ici que la leçon devient vraiment dérangeante, et qu'elle dépasse de loin le seul cas sanitaire. Avant 2020, une couverture de perte d'exploitation répartie sur des milliers d'entreprises sans lien apparent semblait magnifiquement diversifiée. Un restaurant, une usine, un cinéma, un cabinet dentaire, chacun paraissait un risque à part, gouverné par ses propres aléas. La pandémie a montré qu'un fil invisible les reliait tous, une cause commune que nul n'avait ni vue ni tarifée, parce qu'elle n'avait jamais joué. La diversification de l'assureur n'était pas un fait, c'était une hypothèse, et une hypothèse qui n'a jamais été mise à l'épreuve n'est qu'une croyance bien tenue.
Voilà le point épistémique qui fait froid dans le dos. Un assureur peut être aveugle à des corrélations qui existent mais ne se sont jamais manifestées. Son portefeuille peut être concentré sans qu'il le sache, sa prudence apparente reposant sur des indépendances jamais vérifiées, jusqu'au jour où une cause commune inédite révèle, rétroactivement, que le livre prétendument diversifié était concentré depuis le début. Le danger n'est donc pas seulement la pandémie, c'est la classe entière des corrélations latentes, ces liens qui dorment dans un portefeuille en attendant leur déclencheur, invisibles précisément parce qu'ils n'ont pas encore frappé. On ne tarifie que ce qui a déjà eu lieu, et la synchronie, par définition, se cache jusqu'à son premier passage.
Face à ce péril, l'assurance a bien tenté de se doter d'outils, contrôle des accumulations, scénarios de stress, modélisation des corrélations de queue, tout un appareil destiné à repérer les concentrations avant qu'elles ne frappent. Mais cet appareil bute sur une impossibilité première, on ne mesure pas une corrélation qui ne s'est jamais manifestée. Le stress-test suppose de deviner à l'avance la forme du choc, et un choc vraiment nouveau échappe par nature à l'imagination qui l'a précédé. On peut modéliser la corrélation d'hier, non celle qui attend son premier jour, si bien que les instruments les plus sophistiqués restent aveugles là où le danger est le plus grand, dans l'inédit. La prudence quantitative rassure sur les synchronies connues et laisse intactes les synchronies endormies, ce qui est une autre manière de dire que le vrai risque est toujours celui qu'aucun modèle n'a encore vu.
La pandémie n'était qu'un modèle
Si l'on tient ce fil, la pandémie cesse d'être un accident isolé pour devenir la matrice d'une famille entière de risques modernes, tous définis par une cause commune cachée. Le cyber en est l'exemple le plus net, un même logiciel, une même faille, un même prestataire compromis peuvent relier des milliers d'assurés que rien ne semblait rassembler, et transformer une attaque unique en sinistre de portefeuille, exactement comme un virus transforme mille commerces en une seule réclamation. Le climat en est un autre, un même facteur, le réchauffement, corrèle des périls qu'on croyait distants, la sécheresse ici et l'inondation là, jusqu'à faire converger des pertes qu'on pensait indépendantes. L'intelligence artificielle en prépare un troisième, le jour où un même modèle défaillant, adopté partout, produira partout la même erreur au même moment.
Tous ces risques partagent la structure de la pandémie, une synchronie latente qui attend son déclencheur. C'est ce qui unit des sujets que l'on croyait séparés, le climat, le cyber, la guerre hybride, l'IA. Chacun est une cause commune en sommeil, chacun menace de révéler qu'un portefeuille diversifié n'était qu'un pari unique déguisé. La grande affaire de l'assurance au vingt-et-unième siècle n'est donc pas la montée d'un péril particulier, c'est la montée de la corrélation elle-même, le retour, sous mille formes nouvelles, du risque que tout le monde a en même temps. La pandémie fut simplement le premier à se déclarer avec assez de brutalité pour qu'on ne puisse plus l'ignorer.
On retrouve alors, rassemblés en un seul point, les fils tirés un à un dans les autres dossiers. Le retrait des assureurs devant le climat, la chaîne de la réassurance qui propage un choc de proche en proche, le cyber qui met en défaut une solvabilité bâtie sur l'histoire, la guerre déniée qui brouille l'attribution, tous racontaient déjà, sans le nommer, le même phénomène, la corrélation qui monte et l'indépendance qui recule. La pandémie n'ajoute pas un chapitre à cette histoire, elle en est la clef, le cas où la simultanéité se voit à l'œil nu parce qu'elle a tout fermé le même jour. Ce que les autres périls insinuaient, elle l'a démontré, le siècle qui vient sera celui des causes communes, et l'assurance devra apprendre à penser non plus des risques séparés qu'elle additionne, mais des risques liés qu'elle ne peut plus séparer.
Qui peut porter le simultané
Le détail de ce qui s'est joué en 2020 éclaire la mécanique. La plupart des garanties de perte d'exploitation supposaient un dommage matériel, un incendie, un dégât des eaux, pour se déclencher, et la fermeture pandémique n'en causait aucun, d'où l'immense bataille sur les clauses dites sans dommage. Là où le contrat évoquait une maladie infectieuse ou une fermeture administrative, l'assureur pouvait devoir payer, ailleurs il s'y refusait, et la même catastrophe produisait des verdicts opposés selon la lettre des polices. À l'inverse, la seule branche qui avait correctement tarifé le risque, l'annulation d'événements adossée à une couverture pandémie explicite, a payé sans discuter, et le tournoi de Wimbledon, annulé en 2020, en reste l'exemple le plus cité : ses organisateurs payaient depuis l'alerte du SRAS de 2003 une garantie pandémie explicite, et elle a joué. C'est la preuve qu'un risque simultané peut être assuré à condition d'être nommé, provisionné et facturé à son vrai prix. Le désastre n'est pas venu de l'assurance de la pandémie, il est venu de l'assurance qui avait feint de l'ignorer.
Reste la question pratique, que faire d'un risque synchrone que la mutualité, par construction, ne peut pas absorber. Trois réponses s'affrontent, et aucune n'est confortable. La première est l'exclusion, l'assureur écarte purement et simplement le risque de pandémie de ses contrats, comme il écarte la guerre, laissant un vide de protection béant que la société déteste mais que le marché, seul, ne peut combler. La deuxième est le transfert aux marchés de capitaux, par des obligations pandémie qui promettaient d'attirer des investisseurs prêts à parier contre le fléau. L'expérience a largement déçu, déclencheurs trop complexes, versements trop tardifs et trop faibles, un risque de base qui a creusé l'écart entre ce que versaient les instruments et les pertes qu'ils devaient couvrir, retrouvant tous les défauts déjà vus du paramétrique et de la titrisation du risque.
La troisième réponse est la seule qui tienne vraiment, et elle est aussi la plus lourde de sens, le transfert à l'État. Car l'État possède un pouvoir qu'aucun assureur privé ne détient, il peut diversifier non pas dans l'espace, où tout est corrélé pendant une pandémie, mais dans le temps. Il peut étaler le choc sur des générations, en empruntant à l'avenir pour financer le présent, ce qu'aucun bilan privé ne sait faire. L'État est le réassureur de dernier ressort du simultané, non parce qu'il est plus riche, mais parce qu'il assure sur un axe interdit au marché, la durée. Dire cela, c'est reconnaître que l'assurance de la pandémie se décide au bilan de l'État, et à sa volonté de socialiser le choc, bien plus que chez les assureurs.
Ce recours à l'État n'est pourtant pas sans revers, et il faut le dire. Un filet public permanent peut endormir la vigilance, si chacun sait que la puissance publique paiera le simultané, le marché est tenté de le sous-tarifer, les entreprises de moins s'y préparer, et l'aléa moral remonte d'un cran, non plus chez l'assuré individuel mais chez tout un système qui s'en remet au sauveteur de dernier ressort. Le backstop qui sauve est aussi celui qui distord, il socialise la perte mais risque de socialiser aussi l'imprudence. La difficulté n'est donc pas seulement de trouver qui porte le risque synchrone, elle est de le porter sans éteindre l'incitation de chacun à le réduire, équilibre délicat que ni le tout-marché ni le tout-État ne résolvent à eux seuls.
Le pire choix, celui qui a précisément produit le chaos de 2020, est l'entre-deux, ni couvrir clairement, ni exclure clairement. Les contrats d'avant la pandémie n'avaient, pour beaucoup, ni prévu ni écarté le risque sanitaire avec netteté, si bien que la question de savoir qui payait s'est réglée devant les tribunaux, au cas par cas, dans des batailles longues et coûteuses sur le sens des mots. Au Royaume-Uni, il a fallu un test judiciaire porté par le régulateur, tranché par la Cour suprême en janvier 2021, pour décider si ces polices couvraient ou non la fermeture pandémique, révélant que le marché n'avait, au fond, ni assumé ni refusé le risque, mais l'avait laissé dans un flou dont personne ne sortait gagnant. L'ambiguïté, en assurance, ne protège personne, elle ne fait que déplacer la perte vers le contentieux.
La répétition générale
La pandémie n'a pas été une anomalie, elle a été une répétition générale. Elle a montré que les risques les plus dangereux du siècle ne seront pas les plus gros, mais les plus synchronisés, ceux qui frappent tout le monde en même temps et transforment un portefeuille diversifié en un pari unique. L'assurance sait tarifer le rare et absorber le grave, elle rencontre sa limite au simultané, et le simultané est précisément la forme des risques qui arrivent, du cyber au climat, de l'IA à la guerre déniée.
La question laissée par les restaurants vides n'est donc pas de savoir si l'on pourra assurer la prochaine pandémie, mais de savoir si l'on a compris que la pandémie n'était que la première d'une espèce. Chaque fois qu'une cause unique traversera un portefeuille que l'on croyait dispersé, la même stupeur reviendra, celle de découvrir que mille contrats n'en faisaient qu'un. La leçon, si on la tient, change la manière même de penser le risque, il ne suffit plus de compter les périls et d'en mesurer la gravité, il faut débusquer les fils cachés qui les relient, car c'est la corrélation, et non la taille, qui décide de ce qui reste assurable. L'avenir de l'assurance se jouera là, dans la traque des synchronies endormies, avant qu'elles ne se réveillent toutes en même temps.
Il y a, dans cette découverte, quelque chose qui dépasse la technique assurantielle. Une société qui multiplie les dépendances, un même réseau, un même nuage, un même climat, un même marché, fabrique sans le vouloir des causes communes, et rend donc ses propres risques de plus en plus synchrones à mesure qu'elle se croit plus efficace. L'assurance ne fait que refléter cette dérive, elle est le miroir où la solidarité technique du monde révèle sa fragilité. Assurer le simultané, au fond, c'est se demander combien de nos protections sont encore vraiment indépendantes, et la réponse, chaque année, se rétrécit.
Pour aller plus loin, les décisions rendues sur les litiges de perte d'exploitation liés à la pandémie, notamment le grand test judiciaire mené au Royaume-Uni, les analyses des obligations pandémie soutenues par la Banque mondiale et de leur déclenchement tardif, et les propositions de dispositifs publics-privés de type pool pandémique éclairent le problème du risque simultané.
En écho, l'article de fond 15 d'AlgoPolis, la réassurance des pandémies après le Covid, détaille la corrélation, l'accumulation et le rôle de l'État.
Par Nystrøm Legrand
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