La pandémie abolit la diversification dont vit la réassurance, en frappant tous les assurés à la fois. Après la facture de la Covid et l'échec des obligations pandémie, le risque ne peut plus être porté que par un partenariat public-privé, qui mutualise dans le temps ce qu'on ne peut diversifier dans l'espace.
L'assurance repose sur une hypothèse silencieuse, celle que les sinistres frappent les assurés indépendamment les uns des autres. Un incendie, un accident, un dégât des eaux atteignent un membre du pool sans toucher les autres, et c'est cette indépendance qui permet à la loi des grands nombres de stabiliser le coût moyen et de rendre le risque assurable. La pandémie viole cette hypothèse de la manière la plus radicale qui soit, car elle ne frappe pas un assuré ou une région, elle frappe par définition la quasi-totalité des membres du pool en même temps1. Là où une catastrophe naturelle ravage un territoire et épargne les autres, l'agent pathogène se propage à l'ensemble du globe, anéantissant la séparation des risques sur laquelle l'assurance est bâtie. La pandémie n'est donc pas un grand risque parmi d'autres, c'est un risque d'une nature différente.
Cette particularité touche la réassurance en son cœur, car la réassurance vit précisément de la diversification. Son métier consiste à mutualiser des risques décorrélés, un séisme japonais avec un ouragan floridien et une sécheresse australienne, dans le pari raisonnable que ces événements ne surviendront pas tous le même jour. La diversification géographique et sectorielle est sa matière première, ce qui lui permet de porter des engagements colossaux avec des fonds propres relativement modestes. Or la pandémie détruit cette ressource, puisqu'elle corrèle simultanément toutes les branches, l'assurance vie par la surmortalité, l'assurance des entreprises par l'interruption d'activité, l'assurance des événements par les annulations, et toutes les géographies à la fois. Il n'existe alors plus d'ailleurs où répartir le risque, plus de portefeuille décorrélé pour amortir le choc. La pandémie n'excède pas seulement la capacité du marché, elle abolit le mécanisme même par lequel il fonctionne.
La crise de la Covid-19 a transformé cette difficulté théorique en facture bien réelle. Selon le courtier Howden, les pertes assurées mondiales liées à la pandémie ont atteint environ 44 milliards de dollars, ce qui en fait le troisième sinistre le plus coûteux de l'histoire de l'assurance, derrière le seul ouragan Katrina et les attentats du 11 septembre 20012. Les projections initiales, qui évoquaient plus de 100 milliards de dollars, ne se sont heureusement pas matérialisées, en grande partie parce que de nombreuses polices excluaient déjà le risque ou le contestaient. Le choc s'est néanmoins fait sentir sur l'ensemble de la chaîne. Le réassureur Swiss Re a ainsi provisionné 2,5 milliards de dollars dès le premier semestre 2020, avant d'y ajouter d'autres réserves, et a enregistré une perte nette là où il aurait dégagé un bénéfice de 1,6 milliard sans la pandémie, son ratio combiné dommages bondissant au-dessus de 110 %3. Pour un acteur de cette taille, habitué à absorber des ouragans majeurs sans vaciller, un tel renversement de résultat sous l'effet d'un seul péril a valeur d'avertissement.
La singularité de ce sinistre tient moins à son montant qu'à sa provenance. La facture s'est constituée par addition de branches que rien ne reliait d'ordinaire, la surmortalité en assurance vie, les annulations en assurance événementielle, les pertes d'exploitation en assurance des entreprises, le crédit et la responsabilité des dirigeants. Le cas de Wimbledon est devenu emblématique, car les organisateurs du tournoi avaient souscrit pendant dix-sept ans une couverture pandémie au sein de leur assurance annulation, pour une prime annuelle de deux millions de dollars, et l'annulation de l'édition 2020 leur a valu une indemnité estimée à environ 141 millions de dollars4. Cette prévoyance rare a fait figure d'exception, et son coût pour l'assureur a illustré ce que la couverture d'un tel risque représente lorsqu'elle est réellement accordée. La plupart des autres acteurs, eux, n'avaient pas anticipé l'accumulation simultanée de toutes ces lignes.
Un pan du sinistre est resté plus discret dans le débat public, alors qu'il touche au cœur même de la réassurance, celui de la surmortalité. Les réassureurs vie portent, à travers les traités de mortalité, le risque d'un excès de décès par rapport aux tables actuarielles, et une pandémie est précisément l'événement qui réalise ce risque à grande échelle. La Covid-19 a provoqué une surmortalité marquée dans plusieurs pays, en particulier parmi les populations âgées et les tranches d'âge actives aux États-Unis, alourdissant les prestations des contrats d'assurance vie et de prévoyance. Cette dimension rappelle que la pandémie ne frappe pas seulement l'économie par l'interruption d'activité, mais aussi le bilan des assureurs par la mortalité elle-même, et qu'elle corrèle ainsi deux risques que tout séparait, le risque économique et le risque biométrique, d'ordinaire logés dans des branches distinctes et supposées indépendantes.
Le principal champ de bataille a été celui de l'interruption d'activité. Classiquement, cette garantie indemnise la perte d'exploitation consécutive à un dommage matériel, un incendie ou une inondation qui empêche l'entreprise de fonctionner. La Covid-19 a fait surgir une question inédite, celle de savoir si une interruption sans dommage matériel, provoquée par une fermeture administrative ou une mesure de confinement, pouvait elle aussi déclencher la garantie. Tout s'est alors joué sur l'interprétation de clauses, notamment celles relatives aux maladies infectieuses et à l'empêchement d'accès aux locaux. Au Royaume-Uni, l'autorité de régulation a porté un test case devant la justice afin de trancher rapidement et pour l'ensemble du marché, et la Cour suprême a rendu en janvier 2021 un arrêt largement favorable aux assurés dans l'affaire opposant la FCA à Arch Insurance et à plusieurs autres5.
Le contraste entre juridictions a été frappant. Aux États-Unis, où plus de mille deux cents procédures ont été engagées, les tribunaux ont majoritairement débouté les assurés au motif qu'aucun dommage matériel direct n'était caractérisé, et le secteur a soutenu que la pandémie était par nature inassurable6. Près de 80 % des polices dommages américaines comportaient d'ailleurs déjà, depuis 2006, une exclusion visant les virus et les bactéries. La leçon de cette bataille rejoint celle, déjà rencontrée à propos de la guerre hybride, selon laquelle l'ambiguïté d'une clause se paie au prix fort. Lorsque la rédaction n'anticipe pas explicitement un risque, le doute profite à l'assuré, et l'assureur se trouve exposé à une accumulation qu'il n'avait ni voulue ni tarifée. La Covid-19 a ainsi révélé une exposition silencieuse au risque pandémique, dissimulée dans des formulations conçues pour d'autres périls.
Au-delà de l'existence même de la garantie, un second front s'est ouvert sur la question de l'agrégation. Lorsqu'une clause couvrait l'interruption consécutive à une maladie infectieuse survenue dans un certain rayon autour des locaux, fallait-il traiter la pandémie comme un événement unique, plafonné une seule fois, ou comme une multitude d'événements locaux dont les plafonds s'additionnaient. L'enjeu financier de cette qualification était considérable, car il pouvait multiplier l'exposition de l'assureur par le nombre de foyers infectieux reconnus. La jurisprudence britannique a retenu une lecture favorable aux assurés sur la causalité, considérant que la pandémie et les mesures gouvernementales formaient une cause concurrente suffisante, ce qui a encore alourdi la facture pour le marché. Ces subtilités d'apparence technique ont déterminé des milliards d'indemnités, et illustrent combien la pandémie met à l'épreuve l'architecture la plus fine des contrats.
La réaction du marché ne s'est pas fait attendre, et elle a pris la forme d'un retrait massif. Pour éviter qu'une telle ambiguïté ne se reproduise, l'Association du marché de Lloyd's a publié des clauses types d'exclusion des maladies transmissibles, déclinées selon les branches, la LMA5393 pour les polices dommages directes, la LMA5394 pour les traités de réassurance correspondants et la LMA5395 pour la responsabilité civile7. Ces clauses, rapidement intégrées dans les contrats, ont expulsé le risque pandémique des couvertures standard, actant que l'interruption d'activité d'origine pandémique n'était plus assurable par le marché privé. Le secteur a ainsi clarifié sa position, mais au prix d'un creusement du déficit de protection, puisque les entreprises se retrouvent désormais sans couverture face à un péril dont la crise venait pourtant de démontrer la réalité.
Ce retrait n'est pas une frilosité passagère, il découle de ce que la pandémie échoue simultanément à plusieurs des conditions de l'assurabilité. Le risque doit être indépendant d'un assuré à l'autre, estimable à partir d'un historique stable, diversifiable géographiquement et d'une ampleur compatible avec les fonds propres du marché. La pandémie contredit chacun de ces critères à la fois, ce qui la distingue des catastrophes ordinaires, lesquelles n'en violent généralement qu'un seul8.
Face à l'incapacité du marché traditionnel, beaucoup ont fondé un espoir sur le transfert du risque aux marchés financiers, à l'image des obligations catastrophes. L'idée n'était pas nouvelle, puisque Swiss Re avait émis dès 2003 une première obligation de mortalité extrême de 400 millions de dollars, déclenchable si un indice de mortalité dans cinq pays dépassait 130 % de sa valeur de référence9. La tentative la plus ambitieuse fut la facilité de financement d'urgence en cas de pandémie, lancée par la Banque mondiale en 2017 après l'épidémie d'Ebola, dotée d'environ 425 millions de dollars de capacité au titre de sa fenêtre assurantielle, et destinée à mobiliser rapidement des fonds pour les pays les plus pauvres10. Ces obligations transféraient à des investisseurs le risque de perdre leur capital si une pandémie franchissait des seuils prédéfinis.
L'expérience de la Covid-19 a cruellement révélé la faiblesse de ce mécanisme. Les obligations de la Banque mondiale n'ont été déclenchées qu'en avril 2020, soit une quarantaine de jours après que l'OMS eut qualifié la situation de pandémie, et n'ont versé que 195,84 millions de dollars, somme dérisoire au regard des 160 milliards que la Banque a finalement mobilisés par d'autres voies10. Les critères de déclenchement, jugés trop tardifs, trop complexes et délibérément restrictifs, avaient été calibrés pour réduire la probabilité de paiement, au point que les investisseurs avaient perçu 96 millions de dollars d'intérêts avant la dépréciation. La facilité n'a pas été renouvelée. Cet échec illustre l'écueil propre aux instruments paramétriques appliqués à la pandémie, à savoir la définition du déclencheur, qui rejoint le problème de l'attribution déjà rencontré pour la guerre hybride. Déterminer le moment précis où une pandémie commence, et le seuil à partir duquel elle ouvre droit à paiement, est un exercice où chaque arbitrage éloigne l'indemnité du besoin réel.
De ce double constat, l'incapacité du marché traditionnel et les limites du transfert aux capitaux, découle une conclusion que la plupart des acteurs partagent désormais. Le risque pandémique, comme le risque de guerre et comme le risque climatique extrême, ne peut être porté que dans le cadre d'un partenariat public-privé, où l'État intervient en assureur de dernier ressort11. Plusieurs schémas ont été proposés sur le modèle des dispositifs existants pour le terrorisme, qu'il s'agisse d'un Pandemic Re britannique inspiré du Pool Re, du projet de loi américain sur l'assurance du risque pandémique, ou de fonds partagés à soutien gouvernemental en Europe. Tous reposent sur la même intuition, seule la collectivité dispose d'une assise assez large pour mutualiser un risque que nul portefeuille privé ne peut diversifier.
Concevoir un tel dispositif soulève néanmoins des difficultés que l'on aurait tort de sous-estimer. Il faut d'abord définir l'événement déclencheur, et la déclaration de pandémie par l'OMS, si elle offre un repère commode, ne coïncide pas nécessairement avec le moment où les pertes économiques deviennent massives, ce qui reconduit l'écueil paramétrique au niveau étatique. Il faut ensuite répartir la charge entre assureurs et puissance publique, en confiant au marché les tranches qu'il peut absorber et à l'État la part véritablement systémique, à l'image de l'architecture en couches du Pool Re. Il faut enfin contenir l'aléa moral, en évitant qu'une garantie publique trop généreuse ne dissuade les entreprises de toute prévention. Aucune de ces difficultés n'est rédhibitoire, mais leur résolution conditionne la viabilité d'un marché reconstruit sur des bases mixtes, et explique qu'aucun grand pays n'ait encore institué de dispositif pérenne plusieurs années après la crise.
La pandémie présente toutefois une singularité qui la distingue même de la guerre, et qui renforce la nécessité du recours public. L'ampleur des pertes d'exploitation n'a pas été déterminée par le virus seul, mais par les décisions de confinement et de fermeture prises par les pouvoirs publics. L'État est ainsi, dans une large mesure, l'auteur du sinistre qu'il serait appelé à couvrir, ce qui rend illusoire l'idée d'un risque purement exogène que le marché pourrait tarifer indépendamment de l'action politique. Cette imbrication du risque et de la décision publique plaide pour que l'État assume directement une part de la charge, puisqu'il en contrôle en partie l'occurrence et l'ampleur. Là où l'assureur ne peut ni prévoir ni influencer les confinements, la puissance publique les décide, et il serait incohérent de lui transférer la cause du sinistre sans lui en transférer aussi le coût.
Au terme de cette analyse, la réponse à la question initiale, après la Covid quel marché, est sobre. Il n'existe plus, et il ne peut guère exister, de marché privé autonome pour la pandémie, car le risque abolit la diversification dont vit l'assurance. Ce que l'État peut offrir et que le marché ne peut pas, c'est une mutualisation non dans l'espace, impossible pour un péril mondial, mais dans le temps, en étalant la charge d'une pandémie sur plusieurs générations de contribuables par le recours à la dette. La capacité de l'État à emprunter contre l'avenir est précisément ce qui lui permet de porter un risque qui, étant partout au même instant, ne peut être réparti nulle part dans le présent.
Cette substitution de la mutualisation temporelle à la mutualisation spatiale n'est pas neutre, car elle déplace la charge des assurés d'aujourd'hui vers les contribuables de demain, et transforme une question d'assurance en une question de justice entre générations. Elle suppose aussi que l'État conserve une capacité d'endettement suffisante au moment où la pandémie survient, condition qui n'est pas garantie pour les économies les plus fragiles, lesquelles sont aussi les plus exposées. Le partenariat public-privé n'est donc pas une solution miracle, mais le moins mauvais des arrangements face à un risque qui défie la logique assurantielle, et son institution relèvera autant du choix politique que de la technique actuarielle.
La réassurance des pandémies n'est donc pas tant un marché à reconstruire qu'une frontière à reconnaître, celle au-delà de laquelle le transfert privé du risque cède la place à la solidarité collective, frontière que cette série a déjà rencontrée pour le climat et pour la guerre, et qui se dessine chaque fois qu'un risque devient véritablement systémique12.
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