Le risque qui se fabrique lui-même
En orbite, une collision ne s'arrête pas quand les deux objets sont détruits. Elle disperse des milliers de fragments, et chacun devient une balle qui augmente les chances de la collision suivante, laquelle en dispersera des milliers d'autres. Il existe un seuil au-delà duquel cela devient une réaction en chaîne, et l'orbite basse se change en un stand de tir qui se nourrit lui-même.
On appelle cela le syndrome de Kessler, du nom du chercheur qui l'a décrit il y a des décennies. Passé une certaine densité de débris, les collisions s'entretiennent d'elles-mêmes, même sans aucun nouveau lancement. Longtemps théorique, l'hypothèse est devenue une préoccupation concrète à mesure que l'orbite basse s'est peuplée de constellations entières, des milliers de satellites là où il y en avait des dizaines. On demande aux assureurs de couvrir ces engins au lancement, en orbite et en cas de défaillance. Or ce risque ne ressemble presque à rien de ce qu'ils savent tarifer sur Terre. Il n'a rien d'exotique : sa structure contredit simplement l'hypothèse tacite sur laquelle repose toute l'assurance.
Voici la thèse. La cascade de Kessler est un risque qui fabrique davantage de lui-même. L'assurance suppose que les sinistres sont tirés d'une distribution stable, que la probabilité d'un dommage ne change pas parce qu'un autre vient de survenir. Ici, chaque sinistre déplace la distribution et rend le suivant plus probable pour tout le monde. C'est l'anti-diversification par excellence : un péril qui s'aggrave en se produisant. Et l'assurance n'a presque aucun outil pour une fréquence qui dépend de son propre passé.
Le risque stationnaire et celui qui ne l'est pas
Ce péril est étranger à l'assurance parce qu'il viole une propriété qu'on tient d'ordinaire pour acquise : la stationnarité. L'incendie de la maison de votre voisin n'augmente pas la probabilité que la vôtre brûle, le décès d'un assuré ne rapproche pas celui d'un autre, l'accident d'une voiture ne rend pas les autres plus dangereuses. Sur Terre, les sinistres sont pour l'essentiel indépendants les uns des autres. On les tire année après année d'une même urne, dont la composition ne bouge pas. Cette stabilité permet à l'actuaire de prévoir l'avenir à partir du passé. Il suppose, souvent à raison, que demain ressemblera statistiquement à hier.
Le syndrome de Kessler viole cette hypothèse de la manière la plus radicale. Chaque collision en orbite ne détruit pas seulement deux objets, elle enrichit l'urne de milliers de fragments nouveaux, et l'urne dont on tire le prochain sinistre n'est plus la même que celle d'avant. La probabilité de collision n'est plus une constante qu'on estime. Elle croît avec le nombre de collisions déjà survenues. On ne tire plus dans une urne fixe, on tire dans une urne qui se remplit de balles à chaque tirage. Un tel risque ne se tarife pas une fois pour toutes, parce que chaque sinistre le modifie. L'historique qu'on observe pour le prévoir est déjà périmé au moment où on le lit.
Cette propriété ruine, une à une, les méthodes de l'actuaire. Le triangle de développement, la loi de fréquence-gravité, la théorie des valeurs extrêmes, tous supposent une distribution fixe, ou qui dérive assez lentement pour qu'on la suive. Un processus où chaque événement augmente l'intensité des suivants fait mathématiquement l'inverse. Il s'auto-excite et s'emballe. Tant que la cascade n'est pas allée à son terme, aucune observation ne permet d'estimer sa queue de distribution. Or on ne peut évidemment pas attendre qu'elle y aille pour la tarifer. L'assureur sait donc que ce péril existe et pressent qu'il serait catastrophique. Il ne peut pourtant en chiffrer ni la probabilité ni l'ampleur : les seules données utiles sont celles que le désastre produirait lui-même. Aucun effort de modélisation n'y changera rien.
Une falaise, pas une pente
Cette dynamique auto-entretenue a une conséquence redoutable pour l'assureur, elle transforme un risque graduel en risque à seuil. Tant que la densité de débris reste sous un certain point, les collisions demeurent rares et à peu près indépendantes, l'orbite se comporte comme un environnement presque normal, et les pertes ressemblent à celles que l'on sait tarifer. Passé ce point, la rétroaction s'emballe et chaque collision en engendre d'autres. Le régime bascule d'un coup : ce qui était gérable ne l'est plus. Il n'y a pas de pente douce à tarifer au fur et à mesure, seulement une falaise qu'on ne voit qu'en tombant.
Or les marchés d'assurance sont terriblement mauvais pour tarifer les risques à falaise, ceux qui restent invisibles jusqu'au basculement puis deviennent instantanément ingérables. On l'a vu avec le cyber, dont la solvabilité reposait sur une histoire trop courte, et avec la pandémie, dont la corrélation cachée n'a été révélée que le jour où elle a frappé. Le syndrome de Kessler appartient à cette même famille, celle des périls dont on ne connaît pas la forme parce qu'ils ne se sont pas encore pleinement produits. Tant que la cascade n'a pas commencé, l'orbite a l'air assurable : les pertes sont sporadiques et les primes tiennent. Le jour où elle commence, l'assurabilité s'effondre en quelques années. Il est alors trop tard pour reconstruire un marché dans un environnement devenu impraticable.
Un livre qui n'est pas diversifié
Ce qui n'était qu'une hypothèse d'ingénieur est devenu, en quelques années, une réalité industrielle. L'orbite basse a longtemps compté quelques centaines d'engins. Elle accueille désormais des constellations entières de milliers de satellites, déployées pour les télécommunications mondiales, et le rythme des lancements s'accélère encore. Les manœuvres d'évitement, autrefois exceptionnelles, se multiplient, les alertes de rapprochement deviennent routinières, et certaines coquilles d'altitude concentrent une densité d'objets sans précédent. Le marché de l'assurance en orbite l'a déjà senti : les capacités se tendent et les conditions se durcissent. Les assureurs se méfient d'un environnement qui change plus vite que leurs modèles. En février 2009, au-dessus de la Sibérie, l'américain Iridium 33 et le russe Cosmos 2251, hors service, sont entrés en collision. Cette première collision accidentelle entre deux satellites entiers a produit à elle seule plus de deux mille fragments catalogués. Le seuil de Kessler n'a plus rien d'abstrait : on discute désormais de la distance qui nous en sépare.
Pour l'assureur, cette concentration a une conséquence directe sur son propre portefeuille. Couvrir de nombreux satellites logés dans une même coquille orbitale s'appelle un cumul, car une seule cascade frapperait tous ces assurés à la fois. Ce qui ressemble à un livre réparti sur des dizaines d'opérateurs se révélerait, le jour du basculement, un pari unique sur un seul environnement. On retrouve la corrélation cachée déjà décrite pour la pandémie : des risques qu'on croyait indépendants partagent une cause commune, ici l'orbite elle-même. La réassurance, qui protège d'ordinaire en répartissant les risques géographiquement, n'y peut rien. Pour ce péril, il n'y a nulle part où répartir. Le nuage de débris ignore les frontières qui font vivre la diversification.
Le ciel n'a pas de dehors
Une seconde propriété, géographique cette fois, prive l'assureur de son recours habituel. Sur Terre, la réassurance vit d'un ailleurs. Elle couvre des régions qui ne sont pas frappées en même temps et compte sur le fait qu'un ouragan épargne mille autres côtes. En orbite, il n'y a pas d'ailleurs. Tous les occupants d'une coquille orbitale la partagent. Un nuage de débris n'y connaît aucune frontière et touche les satellites de tous les opérateurs et de tous les pays. Le risque spatial retrouve ici l'angle mort de la pandémie : il n'y a pas de dehors où diversifier, puisque la zone sinistrée est la zone entière.
Reste l'angle mort déjà rencontré avec la guerre : l'attribution. Quand un fragment détruit un satellite, on ne sait presque jamais à quel objet, à quel lancement ni à quel État le rattacher. Le droit spatial rend bien les États responsables des objets qu'ils lancent ou font lancer. Mais il est presque inapplicable : impossible de remonter à l'origine d'un éclat de quelques centimètres qui file à plusieurs kilomètres par seconde. Sans attribution, pas de responsabilité effective, et sans responsabilité, le pollueur ne paie jamais le débris qu'il a semé. Le syndrome de Kessler réunit donc pour la première fois, dans un seul péril, trois angles morts que les dossiers précédents avaient traités un par un : la non-stationnarité, l'absence de dehors et l'attribution impossible.
La tragédie des communs, à cinq cents kilomètres
Sous ces trois propriétés se cache un problème plus ancien que l'assurance elle-même, celui des biens communs. L'orbite basse est une ressource partagée que chaque acteur a intérêt à exploiter et que nul n'a intérêt à préserver seul. Un satellite de plus rapporte à celui qui le lance. Le coût, lui, retombe sur l'ensemble des opérateurs : plus d'encombrement, plus de risque de collision pour tous les autres. C'est une externalité négative classique, et l'assurance ne peut pas la corriger. Elle tarife le risque individuel d'un objet, pas la dégradation collective que cet objet inflige à l'environnement partagé. La prime peut refléter la fragilité d'un satellite, elle ne captera jamais le tort qu'ajouter ce satellite fait courir à tous les autres.
Il faut être honnête avec la thèse rassurante, car elle a sa part de vérité. Aujourd'hui, l'orbite reste assez peu peuplée pour que les pertes paraissent indépendantes et se laissent tarifer, l'assurance spatiale existe, elle couvre les lancements et la vie en orbite, elle paie et elle prospère. Certains soutiennent même que le marché finira par internaliser le problème, en renchérissant l'assurance des orbites encombrées, en récompensant les engins capables de se désorbiter proprement, en faisant du débris un coût que le prix intègre. C'est l'espoir d'une solution de marché à la tragédie des communs, et il n'est pas absurde tant que l'on demeure du bon côté de la falaise.
Mais c'est précisément la falaise qui ruine cet espoir. Un marché n'internalise que les coûts qu'il sait mesurer. Or le risque de cascade reste invisible jusqu'au basculement, puis devient infini. Le prix ne montera pas doucement pour signaler le danger, il sautera d'un coup de l'assurable à l'inassurable, sans laisser le temps d'ajuster les comportements. Quant à l'externalité, aucun assureur privé ne peut la corriger seul, car nul contrat individuel ne fait payer à un opérateur la dégradation qu'il impose à l'orbite commune. Comme pour la pandémie et la guerre, la seule réponse à la hauteur est collective : règles de circulation orbitale, obligations de désorbitation, retrait actif des débris. Ces instruments dépassent le pouvoir de l'assurance et demandent une institution publique ou internationale.
Dernière boucle : la décision de l'assureur agit physiquement sur l'orbite. Si les assureurs se retirent de l'orbite, les lancements deviennent plus difficiles à financer, faute de couverture, exactement comme un logement devient invendable quand il cesse d'être assurable. Ce retrait ralentirait l'encombrement, ce qui serait un bien, mais il pourrait aussi laisser le champ aux seuls acteurs capables de se passer d'assurance, États ou géants intégrés, moins regardants sur la propreté de leurs orbites, ce qui aggraverait le mal. La décision d'assurer ou non ne se contente pas de refléter le risque spatial, elle le façonne, comme on l'avait vu pour le climat, où le retrait des assureurs rendait le péril qu'ils fuyaient un peu plus certain.
Le sinistre qui ne repart pas
Il y a un dernier trait qui distingue le péril orbital de presque tous les autres, son irréversibilité. Une saison d'ouragans finit, une pandémie reflue, un marché dur redevient tendre, et l'assurance compte précisément sur ce retour du calme pour se refaire après les années difficiles. Les débris, eux, ne repartent pas. À de nombreuses altitudes, un fragment mis en orbite y demeure des décennies, parfois des siècles, avant que la traînée atmosphérique ne le fasse retomber. La pollution orbitale ne se dégrade pas à l'échelle de temps de l'assurance, elle s'accumule. Il n'y a donc pas d'année d'après où l'environnement guérit : le dommage est cumulatif et quasi permanent. La diversification dans le temps, ce pari sur des lendemains meilleurs, n'a plus d'objet. En orbite, les lendemains sont seulement plus encombrés.
Ce dernier trait scelle le diagnostic. Le péril spatial défait à la fois la diversification dans l'espace, faute de dehors, la diversification dans le temps, faute de retour à la normale, et la stationnarité, puisqu'il s'aggrave en se produisant. Il réunit tout ce qui rend un risque rétif à l'assurance, et y ajoute sa signature : l'auto-propagation. Il mérite donc une place à part parmi les risques du siècle. On y voit à l'état pur ce qui arrive quand un péril échappe d'un coup à toutes les prises de l'assurance.
Assurer le satellite, pas le ciel
L'assurance spatiale peut couvrir le satellite, elle ne peut pas couvrir le ciel. Elle tarife l'objet individuel pendant que le vrai risque est l'orbite partagée que tous les objets empoisonnent ensemble, une tragédie des communs à cinq cents kilomètres d'altitude. L'assureur peut voir venir la cascade, la modéliser, la redouter, il ne peut pas l'arrêter, parce que l'instrument dont il dispose, le prix d'une police, agit sur un engin à la fois et non sur la ressource commune que ces engins dégradent.
Il y a là une leçon qui dépasse le spatial. Le syndrome de Kessler est le cas pur d'un risque que la tarification individuelle ne peut pas gouverner, parce que le péril est produit collectivement et qu'il s'amplifie de lui-même. C'est le point où l'assurance atteint sa limite la plus nette, elle sait porter un risque qui frappe du dehors, elle ne sait pas porter un risque que les assurés fabriquent ensemble et qui se renforce à chaque réalisation. Le jour où la réaction en chaîne s'enclenchera, il ne restera plus rien à assurer que le souvenir d'un ciel ouvert, et l'on comprendra trop tard qu'il fallait gouverner l'orbite avant de vouloir l'assurer. Le prix d'un satellite perdu se calcule ; la question que laissent les débris est de savoir qui protège le vide que nous croyions infini et que nous sommes en train de refermer. Car l'orbite basse était, jusqu'ici, l'un des rares communs que l'humanité n'avait pas encore saturés, un espace si vaste qu'il semblait à l'abri de la rareté. Nous découvrons qu'il ne l'est pas, qu'un anneau étroit autour de la Terre peut se boucher comme une route, et que ce bouchon pourrait nous en fermer l'accès pour des générations. L'assurance ne fera pas ce travail, elle n'en a ni les moyens ni le mandat, mais elle sera la première à cesser de payer quand il n'aura pas été fait.
Pour aller plus loin, les travaux fondateurs sur le syndrome de Kessler et la densité critique des débris, les analyses du régime de responsabilité issu du droit spatial et de sa difficulté d'application, et la littérature sur la tragédie des communs appliquée aux ressources orbitales éclairent les limites de l'assurabilité du spatial.
En écho, l'article de fond 17 d'AlgoPolis, la modélisation des risques spatiaux, détaille les débris, l'accumulation et le rôle des institutions.
Par Nystrøm Legrand
La modélisation des risques spatiaux
Sur treize mille satellites actifs, à peine trois cents sont assurés, pour quelque 600 millions de dollars de primes par an. Ce qui bloque est le modèle, pas le danger : données rares, débris trop petits pour être suivis, syndrome de Kessler, et un risque que l'activité assurée fabrique elle-même.
Le marché de la cyberassurance pour les hôpitaux
L'attaque contre Change Healthcare a touché 192,7 millions de personnes, et la mortalité des patients hospitalisés passe de 3 à 4 pour 100 pendant une attaque par rançongiciel (université du Minnesota). Le sinistre cyber traverse toutes les garanties jusqu'au dommage corporel, et le cumul passe par les fournisseurs que partagent les hôpitaux.
La réassurance des pandémies : après Covid, quel marché ?
La Covid a coûté 44 milliards de dollars aux assureurs, partout à la fois, et la diversification dont vit la réassurance n'a pas joué. Wimbledon a touché environ 141 millions après dix-sept ans de primes pandémie ; les obligations de la Banque mondiale ont payé quarante jours après la déclaration de l'OMS. Le risque ne se porte plus que dans un partenariat public-privé, qui mutualise dans le temps ce qu'on ne peut diversifier dans l'espace.
Un contrat qui se déclenche tout seul
La pluie n'est pas tombée, un satellite l'a constaté, et l'argent arrive sur le compte de l'agriculteur avant même qu'il ait déclaré quoi que ce soit. Personne n'est venu mesurer sa perte. Le contrat s'est payé lui-même, et cette autonomie change la nature de ce qu'est une assurance.
L'insurtech a-t-elle menti ?
On a promis de faire à l'assurance ce qu'on avait fait aux taxis et aux hôtels. Souscrire en quatre-vingt-dix secondes, être indemnisé par un algorithme, payer un prix taillé par la donnée. Dix ans plus tard, les assureurs historiques sont toujours debout et beaucoup des disrupteurs ont disparu, ont été absorbés, ou sont devenus bien plus modestes que leurs promesses.
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